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6 novembre 2020

Conflit du Haut-Karabakh : une couverture de plus en plus dangereuse et complexe pour les journalistes

Crédit : KAREN MINASYAN / AFP
Les conditions de travail des reporters se dégradent de jour en jour depuis le début du conflit entre les forces azerbaïdjanaises et arméniennes dans le Haut-Karabakh. Reporters sans frontières (RSF) appelle urgemment les deux parties à garantir leur sécurité et à ne pas les prendre pour cible.

Les conditions de travail des journalistes couvrant les violents affrontements qui ont débuté le 27 septembre dernier dans le Haut-Karabakh, région séparatiste située en territoire azerbaïdjanais et peuplée d'Arméniens, se sont fortement détériorées. La ville de Stepanakert - capitale de cette république autoproclamée - dont les accès sont partiellement coupés, est régulièrement bombardée. Selon le ministère des Affaires étrangères arménien et des reporters sur place, quelque 80 journalistes, dont la moitié d’internationaux, se trouvent actuellement dans la région. La dégradation de la situation sur le terrain restreint cependant leur marge de manœuvre et plusieurs d’entre eux ont opté de quitter la zone. 


Depuis le début du conflit, au moins sept reporters ont déjà été blessés, dont les Français Allan Kaval et Rafael Yaghobzadeh. Le journaliste russe Iouri Kotenok a lui aussi été grièvement blessé lors d’un bombardement sur la cité historique de Chouchi. D’autres ont échappé de peu à des tirs. 


Dernier incident alarmant en date :  le 27 octobre dernier, un groupe de reporters portant clairement l’inscription “Presse” sur leur gilet pare-balles a été pris pour cible en quittant la ville de Martouni, sous le feu des forces azerbaïdjanaises. Tom Mutch, pigiste néo-zélandais travaillant pour le journal britannique Byline Times, Chuck Holton, correspondant de guerre de la chaîne américaine CBN (Christian Broadcasting Network) et une équipe américaine envoyée par le média arménien en ligne Civilnet.am ont rapporté à RSF avoir été délibérément visés après avoir été repérés par des drones alors qu’ils se déplaçaient dans des voitures marquées “Presse” et qu’aucun objectif militaire ne se trouvait à proximité. Le même jour, de l’autre côté du front, sur une route près de Talish, un missile anti-char a frôlé un véhicule d’une équipe d'Euronews escortée par des militaires azerbaïdjanais.  


“La vie des reporters, témoins essentiels des actes de guerre, ne doit pas être délibérément mise en danger par les forces en présence, dénonce la responsable du bureau Europe de l’est et Asie centrale de RSF, Jeanne Cavelier. Nous rappelons la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies de décembre 2015, qui condamne tous les abus et violations commis à l’encontre des journalistes dans les situations de conflit armé. Les tirs délibérés contre les journalistes sont une violation flagrante du droit international. Les opérations militaires ne doivent pas non plus mettre en danger des journalistes clairement identifiés. Il est aussi du devoir des autorités des deux parties d’ouvrir des enquêtes sur tous les incidents graves impliquant des journalistes.”  


Deux pays sous la loi martiale 


Au-delà des problèmes de sécurité, le travail des journalistes s’est aussi compliqué depuis l’instauration de la martiale dans les deux pays fin septembre. 


En Azerbaïdjan, dirigé par le président autoritaire Ilham Aliev, l’accès à internet est devenu plus restreint et censuré. Des réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook, plateformes essentielles à la diffusion d’information par les rares médias indépendants, sont bloqués. Les journalistes étrangers qui couvrent le conflit ne peuvent pas circuler librement. De plus, les reporters sont dissuadés d’entrer sur le territoire du Haut-Karabakh via l’Arménie, car ils risquent de se retrouver sur la “liste noire” des persona non grata publiée par les autorités depuis 2013, qui compte déjà pas moins de 130 journalistes.


En Arménie, un décret adopté le 8 octobre interdit la publication d’informations critiques du gouvernement, des fonctionnaires et des collectivités locales, exposant les médias au risque de payer de lourdes amendes, de voir leurs actifs gelés et d’avoir à supprimer des contenus. Le ministère des Affaires étrangères a en outre annulé ce même jour l’accréditation du correspondant du journal russe indépendant Novaïa Gazeta Ilya Azar, officiellement pour des raisons administratives, mais en citant un article qui a déplu.


Peuplé en majorité d'Arméniens, le Haut-Karabakh a fait sécession de l'Azerbaïdjan, entraînant une guerre au début des années 1990. L’Azerbaïdjan et l’Arménie occupent respectivement  la 168e place et la 61e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF.