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3 octobre 2019

Cambodge : l’inexplicable décision de renvoi d’un juge contre deux anciens reporters de Radio Free Asia

Yeang Sothearin (gauche) et Uon Chhin se rendent à une audience tenue au Tribunal municipal de Phnom Penh le 30 août dernier. Alors qu’ils attendaient déjà un verdict, le juge avait prétexté une maladie pour éviter de se prononcer (photo : Tang Chhin Sothy / AFP).
Alors qu’ils attendaient un verdict ce matin, Uon Chhin et Yeang Sothearin, poursuivis depuis près de deux ans pour des charges fallacieuses d’espionnage, se sont vus opposer une incompréhensible décision de renvoi devant un juge d’instruction. Compte tenu de la vacuité totale de l’accusation, Reporters sans frontières (RSF) réclame l’abandon immédiat des charges qui pèsent contre les deux journalistes.

“Il n’y a pas assez d’éléments pour prouver, ni un expert pour attester que l’équipement a bien été utilisé [par les deux reporters] en vue de commettre un crime.” C’est la remarque préliminaire édictée par le juge Im Vannak, qui a déduit de ce motif que l’affaire devait être étudiée à nouveau par un juge d’instruction.


Anciens journalistes pour Radio Free Asia, dont le bureau de Phnom Penh avait été forcé de fermer deux mois plus tôt, Uon Chhin et Yeang Sothearin ont été arrêtés le 14 novembre 2017 pour avoir prétendument monté un studio radio de fortune. Troublante coïncidence, deux jours plus tard, le principal parti d’opposition était officiellement dissous, en amont d’élections législatives.


Deux jours, c’est aussi le temps qu’a pris le Tribunal municipal de Phnom Penh pour déterminer quelle loi les deux journalistes auraient pu enfreindre. Ils ont finalement été accusés d’espionnage, ce pourquoi ils encourent toujours jusqu’à quinze ans de détention.


“Le juge du siège reconnaît lui-même que le dossier d’accusation est parfaitement vide et, pourtant, il se refuse à abandonner les charges qui pèsent contre Uon Chhin et Yeang Sothearin, relève Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. C’est clairement le signe d’une justice aux ordres du pouvoir exécutif qui, à travers le harcèlement judiciaire qui empoisonne la vie de ces deux reporters, cherche à intimider tous les journalistes du Cambodge.


“Face à cette violation choquante de la liberté de la presse, nous appelons les partenaires commerciaux du pays, Union européenne et Etats-Unis en tête, à en tirer les conséquences et à revenir sur les accords passés.”


“Epée de Damoclès”


RSF avait saisi le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire pour exiger la libération sous caution de Uon Chhin et Yeang Sothearin. Après avoir passé neuf mois de détention dans la sinistre prison de Prey Sar, les deux journalistes ont décrit “l’enfer sur terre” qu’a constitué cette période dans un émouvant témoignage vidéo qu’ils ont livré à la caméra de RSF en août 2018.


Ils ont également témoigné de “l’épée de Damoclès” que constitue pour eux la poursuite de l’accusation qui les vise : impossibilité de retrouver du travail et confiscation de leur passeport. 


A la sortie de l’audience, ce matin, Uon Chhin a assuré qu’il n’avait pas peur d’une nouvelle enquête, mais que cela “affecterait gravement [leur] liberté”. “S’il vous plaît, n’instrumentalisez pas notre justice”, a renchérit Yeang Sothearin. 


En chute de onze places par rapport à 2017, le Cambodge se situe à la 143e position sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2018.