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19 octobre 2020 - Mis à jour le 23 octobre 2020

Brésil : une censure aux multiples facettes

Crédits: RSF
Reporters sans frontières (RSF) dévoile le troisième volet d’une série de publications trimestrielles consacrée à la liberté de la presse au Brésil en 2020, et décrypte comment la stratégie mise en place par le président Bolsonaro pour décrédibiliser les médias qu’il juge dérangeants impacte le quotidien des journalistes et contamine les autres sphères du pouvoir.

Le droit à la liberté d’expression, pourtant garanti par la Constitution fédérale du Brésil, est en grand danger depuis l’accès au pouvoir du président Bolsonaro en janvier 2019. Le discours toujours plus hostile du président, de ses proches et d’une partie du gouvernement envers la presse s’est disséminé dans d’autres sphères du pouvoir et a ouvert la porte à de nouvelles formes de censure dans le pays.


Après avoir analysé le caractère organisé et systématique des attaques du “système Bolsonaro” contre les journalistes, RSF cherche à décrypter les autres formes de pressions exercées par le gouvernement contre la liberté de la presse. Outre ces attaques, qui génèrent un climat de méfiance contre le travail des journalistes, la désinformation, les restrictions d’accès à l’information- visant à contrôler le débat public- ou encore la politisation des organes officiels de communication ont contribué lors de ce trimestre à dégrader encore un peu plus l’environnement de travail pour la profession.

Pour enrichir cette troisième édition, RSF a réalisé des interviews avec trois grandes personnalités brésiliennes : Bia Barbosa (directrice de l’organisation Intervozes et membre du Comitê Gestor da Internet no Brasil), Bianca Santana (écrivaine, journaliste et militante pour la Coalizão negra por direitos) et Patrícia Campos Mello, reporter pour le journal Folha de São Paulo

Total des attaques du "système Bolsonaro" contre la presse lors du troisième trimestre 2020 (chiffres RSF)

Les attaques à répétition du système Bolsonaro contre les journalistes et la presse en général se sont poursuivies lors du troisième trimestre de l’année 2020, pendant lequel RSF a enregistré au moins 27 cas de la part du président Bolsonaro, soit une légère augmentation par rapport au second trimestre (21 cas). Les fils du président se sont, une fois encore, chargés de relayer et d’amplifier ces attaques. Avec 79 d’entre elles recensées lors du troisième trimestre (vs. 63 lors du deuxième trimestre), soit près d’une attaque par jour, Eduardo Bolsonaro, député fédéral, est le principal prédateur du système. Il est suivi par Carlos Bolsonaro, conseiller municipal de la ville de Rio de Janeiro, avec 19 attaques (vs. 44 au deuxième trimestre) puis par Flavio Bolsonaro, sénateur, avec 21 attaques (vs. 47 au deuxième trimestre).


Au sein du gouvernement, Damares Alves, ministre des Droits humains, de la Femme et de la Famille, est sans conteste la plus vindicative et la plus hostile envers les medias, avec 12 attaques lors de ce troisième trimestre (vs. 4 au deuxième trimestre), suivie du ministre de l’Intérieur Onyx Lorenzoni, avec 7 attaques (vs. 1 au deuxième trimestre) et du ministre de l’Environnement Ricardo Sales, avec 5 attaques (vs. 2 au deuxième trimestre).  


*Voir la note méthodologique (EN)


Stigmatisation, désinformation et création d’un “ennemi commun”


Parmi les attaques les plus saillantes de ce trimestre, citons celle qui a eu lieu le 23 août, où lors d’un déplacement officiel à Brasilia, le président Bolsonaro, embarrassé par une question d’un journaliste du groupe Globo sur une des affaires de corruption touchant directement sa famille, lui répond : “Je vais te casser la bouche avec des coups de poing, enfoiré !Cet épisode a suscité une vague d’indignation dans le pays, notamment sur les réseaux sociaux, où de nombreuses personnalités et médias ont repris à leur compte la question posée par le journaliste (plus d'un million de fois). 


Le 24 août, le président qualifie les journalistes de “gros culs” qui, s’ils étaient amenés à contracter le virus de la Covid-19, auraient moins de chances de survie. Le même jour, il s’en prend sur Twitter à la journaliste Maria Júlia (Maju) Coutinho, présentatrice noire de la chaîne Globo News, qu'il traite de menteuse. Cette attaque a engendré un déchaînement de menaces et d’insultes misogynes et racistes contre la journaliste de la part des supporters du président sur les réseaux sociaux (voir le #MajuMentirosa = Maju Menteuse). 


Le 22 septembre, lors de son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU, discours par ailleurs marqué par d’innombrables mensonges, le président Bolsonaro accuse la presse - comme il l’avait déjà fait à plusieurs reprises en 2020 -, de “politiser le virus (de la Covid-19, ndlr), de disséminer la panique dans la population et de provoquer le chaos social dans le pays”.


Pour Bianca Santana, qui a été le 28 mai 2020 la cible d’une de ces attaques du président, “il y a une claire intention de construire un récit pour manipuler l'opinion, faire croire que la presse n’est pas digne de confiance. (...) Cette intention, c’est : en attaquant les journalistes, j’encourage à ce qu’ils soient attaqués, pour en finir une fois pour toutes avec leur réputation, et ainsi je n’aurai plus, dans l’espace public, à répondre aux questions et aux critiques”.


Ce discours agressif n’est pas sans conséquences sur le travail des journalistes. “Une partie de la population est devenue ouvertement hostile à la presse. (..) Il y a des gens qui croient au discours du gouvernement, à la “presse fake news”, la “presse communiste”. Lorsque je réalise des interviews, j’entends parfois : “Ah mais vous êtes de la presse, vous êtes donc communiste !”, déplore Patricia Campos Mello, qui a, elle aussi, été la cible de violentes campagnes de harcèlement et d’intimidation orchestrées par le président et ses fils. “Lorsque des memes circulaient avec des photomontages sur moi, j’ai évité de sortir pour faire des reportages sur des manifestations. C’est absurde, nous ne sommes pourtant pas dans un pays en guerre, il devrait donc être normal de couvrir des manifestations démocratiques.”


Pour Bianca Santana, ces attaques “modifient notre comportement, réduisent nos libertés. (...) Elles ont un impact direct sur le travail et les prises de position publiques des journalistes visés”.


Un accès à l’information de plus en plus limité


Déjà signalés lors du premier semestre de l’année, les blocages de journalistes sur les réseaux sociaux par des agents de l’Etat se sont poursuivis, comme le détaille un rapport récent de l’association brésilienne de défense du journalisme d’investigation Abraji. Certains membres du gouvernement, comme l’ex-ministre de l’Education Abraham Weintraub, se vantait publiquement de ces blocages.


Les difficultés pour la presse d’obtenir des informations de la part des autorités sont par ailleurs croissantes. Depuis son accession au pouvoir en janvier 2019, le gouvernement de Jair Bolsonaro a pris au moins 13 mesures visant à réduire l’accès à l’information dans le pays, comme le détaille Folha de Sao Paulo.


Pour Patricia Campos Mello, “ce gouvernement est l’un des champions des demandes d’accès à l’information refusées. (...) Il donne des centaines de fausses excuses pour ne pas répondre à ces demandes. Il ne perçoit pas de l’intérieur que c’est la fonction même d’un gouvernement élu de rendre des comptes au public”.


La crise sanitaire de la Covid-19 n’a fait que renforcer cette opacité dans la gestion gouvernementale (voir notamment l’analyse de Transparency International Brésil, qui détaille, État par État, le niveau de transparence des autorités dans la lutte contre le coronavirus). Ne pas rendre de comptes, voire même obstruer directement le travail de la presse sur la pandémie : c’est ce qui s’est passé dans la municipalité de Rio de Janeiro au début du mois de septembre, avec l’affaire surréaliste des “gardiens de Crivella”, révélée par la chaîne régionale RJ2 du groupe Globo. Le maire de la ville, Marcelo Crivella, intime du président Bolsonaro, a coordonné un système de groupes WhatsApp pour que des employés municipaux organisent des permanences devant les hôpitaux de la ville destinées à empêcher les journalistes de réaliser leurs interviews et d’évoquer les défaillances du système de santé.


Politisation des organes officiels de communication


En août, après avoir réalisé un audit, la Cour des comptes du Brésil (Tribunal de Contas da União, ou TCU) dénonçait dans un rapport le manque de transparence et de critères techniques dans la distribution de la publicité officielle œuvrée par le gouvernement, mettant en évidence le favoritisme accordé aux chaînes de télévision proches de la ligne officielle de la présidence, en premier lieu desquelles les chaînes des groupes SBT et Record.


C’est la Secom, le secrétariat à la communication de la présidence en charge de la distribution de cette manne financière, qui est visée par le TCU pour sa gestion inéquitable et opaque de ces ressources. Depuis le mois de juin, les attributions de la Secom ont été intégrées au nouveau ministère des Communications (le ministère des Communications n’existait plus depuis 2016, il était intégré au ministère des Sciences, de la Technologie et de l’Innovation. Sa re-création a été annoncée en juin et officialisée en septembre 2020, ndlr). La nomination de Fábio Faria, gendre du Silvio Santos, propriétaire du groupe SBT et intime du président Bolsonaro, à la tête de ce ministère est un motif supplémentaire d'inquiétudes : “Le ministère des Communications redevient une monnaie d’échange politique, avec beaucoup plus de pouvoir. Désormais, il n’y a pas que les licences et les autorisations de radiodiffusion pour nouer des relations politiques, il y a aussi toute la publicité du gouvernement fédéral”, déplore Bia Barbosa.


Cette même Secom, à l’origine d’au moins cinq attaques contre les médias lors de ce troisième trimestre (utilisation de l’expression “presse pourrie”, accusations de “fake news” infondées contre des médias critiques de l’exécutif) est régulièrement pointée du doigt pour son manque de probité et accusée de faire de la propagande pour le gouvernement. 


L'ingérence de l'exécutif est également notable au sein de l’EBC (Empresa Brasil de Comunicação- EBC), organe en charge des principaux canaux de communication publique du pays. En septembre, une commission composée d’employés de l’EBC et de représentants de syndicats de la presse de plusieurs états du pays a publié une enquête listant pas moins de 138 plaintes déposées pour ‘censure’ ou ingérence’ de la part du gouvernement, entre janvier 2019 et juillet 2020. Le rapport pointe que sur la période, les thèmes les plus censurés ont été la politique et les droits humains, avec par exemple la suppression des contenus liés à l’assassinat de Marielle Franco et Anderson Gomes ou aux violations des droits des populations autochtones. Le rapport dénonce également l'interdiction pour l'EBC d'utiliser des sources comme Amnesty International et Human Rights Watch ou encore la protection excessive des ministres et du président de la République.


Pour Bia Barbosa, ces ingérences au sein de l’EBC réduisent son autonomie et son indépendance: « des journalistes de la Rádio Nacional- l’un des canaux de communication de l’EBC- qui ont posé des questions lors de conférences de presse du ministère de la Santé, questions embarrassantes pour des employés du ministère ou le propre ministre, ont été exclus de ces points presse. Vous avez donc des mesures très claires, du point de vue de la pratique journalistique, qui sont prises directement par la Présidence et par le gouvernement fédéral”


La censure judiciaire gagne du terrain


Un marqueur fort de ce troisième trimestre est, enfin, la multiplication des procédures judiciaires abusives contre des journalistes et des médias brésiliens, pour la plupart intentées par des représentants de l’Etat ou des proches de la présidence.


Parmi les cas les plus significatifs, le 28 août 2020, un juge de l’Etat de Rio imposait à Jornal GGN et à son éditeur, le journaliste Luis Nassif, le retrait de 11 articles sous peine d’une amende de 10 000 réaux. Ces articles portaient sur le rachat irrégulier, par la banque BTG Pactual - dont le ministre de l'Economie Paulo Guedes est l’un des fondateurs -, de participations dans la banque publique Banco do Brasil. Au motif que l’enquête contenait des informations confidentielles, la justice a donc donné raison à la plainte de BTG Pactual : les 11 articles, malgré l’appel lancé par Luis Nassif, sont à l’heure actuelle toujours censurés.


Le 4 septembre, la justice de l’Etat de Rio de Janeiro censurait une série de reportages de TV Globo sur les enquêtes en cours contre Flávio Bolsonaro, fils du président, soupçonné de détournement de fonds publics et de corruption lorsqu'il était député de cet Etat.


Le même jour, le journaliste Reinaldo Azevedo, éditorialiste pour Folha de São Paulo et animateur radio sur BandNews FM, était condamné à payer une indemnisation de 35 000 réaux à Deltan Dallagnol, ancien procureur en chef de l’enquête tentaculaire anti-corruption Lava Jato (enquête initiée en 2014 portant sur une affaire de corruption et de blanchiment d'argent, qui impliquait notamment l’entreprise pétrolière publique Petrobras, ndlr), ce dernier l’ayant accusé de “crime contre l’honneur” suite à un éditorial.


Le 21 septembre, embarrassée par des révélations sur sa gestion d’une affaire polémique d’avortement de mineure, la ministre des Droits humains, de la Femme et de la Famille Damares Alves menaçait, depuis son compte Twitter personnel, le quotidien Folha de Sao Paulo puis le portail d’information UOL de poursuites judiciaires.


Dans un tel contexte, face à ces nouvelles formes de censure indirecte alimentées par un climat de polarisation politique extrêmement marqué, la presse brésilienne a fort à faire et doit se réinventer pour rétablir la confiance auprès de la population. Le défi est immense et ne date pas d’hier. Il faudra certainement y répondre avec plus de journalisme, et plus de journalisme de qualité, et en renforçant l’indépendance et le pluralisme dans le pays. 


Le Brésil se place à la 107e position dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2020 établi par RSF.