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11 avril 2018 - Mis à jour le 20 avril 2018

Birmanie : RSF dénonce l’incohérence juridique du maintien en détention des journalistes de Reuters

Wa Lone (gauche) et Kyaw Soe Oo croupissent en prison depuis maintenant 120 jours (photos : Ye Aung Thu et Aung Kyaw Htet / AFP).
Face à l’inconsistance de la décision prononcée mercredi matin par la justice birmane, Reporters sans frontières (RSF) condamne fermement le rejet de la demande de libération des deux journalistes de Reuters, arbitrairement emprisonnés depuis 120 jours. La communauté internationale doit intensifier sa pression sur la Birmanie.

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Actualisation :

Un piège a bien été tendu aux deux journalistes de Reuters. Devant le tribunal, un officier de police a reconnu, vendredi 20 avril, qu’un document compromettant leur avait été transmis volontairement par la police. RSF salue le courage du capitaine Moe Yan Naing pour son témoignage, qui vient enfin briser la chape de plomb qu’ont tenté d’imposer les services de sécurité birmans. Le juge est désormais face à ses responsabilités : refuser à nouveau une demande de libération de Wa Lone et Kyaw Soe Oo n’aurait aucune consistance juridique.

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Les déclarations des témoins à charge ne seraient “pas dépourvues de fondement”… C’est sur cette litote évasive que repose la décision rendue mercredi matin par le juge d’un tribunal de Rangoon de rejeter la demande de libération de Wa Lone et Kyaw Soe Oo. Injustement incarcérés depuis le 12 décembre, les deux journalistes de Reuters payent le prix de leur professionnalisme : ils avaient en effet documenté le massacre de civils rohingyas commis le 2 septembre 2017 par l’armée birmane dans le village de Inn Dinn, dans le nord de l’Etat de l’Arakan, théâtre d’un “nettoyage ethnique” et d’”éléments de génocide”, pour reprendre les termes de l’ONU.



Or, mardi soir, la veille de ce jugement concernant les deux reporters, un tribunal militaire a annoncé la condamnation de sept soldats à dix ans de prison justement pour avoir perpétré ce même massacre, pudiquement requalifié d’”exécutions extrajudiciaires".


“Cette décision n’a absolument aucune cohérence juridique, regrette Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Wa Lone et Kyaw Soe Oo risquent quatorze ans de prison pour avoir enquêté sur des faits désormais officiellement reconnus par les autorités militaires elles-mêmes.


Fabrication de preuves, non-respect des procédures, témoignages changeants… Dans cette affaires, depuis le début, tout n’est que manipulations grossières orchestrées par les services de sécurité. Le gouvernement dirigé par Aung San Suu Kyi doit donner des gages concrets en faveur de la liberté de la presse en permettant la libération des deux journalistes, s’il veut regagner un semblant de crédibilité sur la scène internationale.”


L'ONU, les Etats-Unis et l'Union européenne ont à plusieurs reprises demandé la libération sans condition des deux reporters birmans. En février dernier, le diplomate américain Bill Richardson, réputé proche d’Aung San Suu Kyi, a démissionné avec fracas d’une commission consultative. En cause, la “réponse furieuse” que lui a adressé l’ancienne “Dame de Rangoon” après qu’il l’a interpellé sur le cas des deux journalistes.


Dès septembre 2017, RSF a interpellé la cheffe du gouvernement birman sur les violations de la liberté de la presse dans son pays depuis le début de la crise des Rohingyas, fin août, qui a vu l’exode de près de 700.000 réfugiés.


Les entraves au travail des journalistes qui veulent documenter ce drame ont été accompagnées d’un violent discours de haine anti-musulman sur Facebook. Des experts de l’ONU ont récemment relevé le rôle déterminant joué par la plate-forme californienne dans le développement de cette crise. La semaine dernière, six organisations de la société civile birmane ont interpellé Mark Zuckerberg dans une lettre ouverte pour critiquer les manquements de sa société face aux nombreux signalements qu’elles lui avaient adressés concernant des appels aux meurtre liés à de fausses informations.


La situation actuelle de la Birmanie illustre, s’il le fallait encore, comment censure et désinformation peuvent réduire à néant tout effort de transition démocratique. Le pays se situe actuellement à la 131ème place sur 180 pays dans le Classement mondial pour la liberté de la presse 2017 établi par RSF.