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13 février 2020

Azerbaïdjan : les journalistes qui couvrent les fraudes électorales sous pression

Crédit : Turan News Agency
A l’issue d’un vote entaché de fraudes, Reporters sans frontières (RSF) recense au moins 18 cas d’entrave au travail de journalistes à Bakou, parfois agressés physiquement. Les autorités doivent poursuivre les responsables de ces violences.

La tension monte en Azerbaïdjan, à la suite des législatives anticipées du 9 février 2020. Dans la nuit de mardi à mercredi, les forces spéciales ont violemment dispersé des candidats qui organisaient un “sit-in” devant la Commission électorale centrale, à Bakou. Certains journalistes ont pu s’enfuir, mais une dizaine d’entre eux ont été arrêtés et frappés.


« On m’a poussé dans une voiture où trois policiers m’ont roué de coups de poing et de pied, témoigne le rédacteur en chef de Basta.info, Moustafa Hadjibeïli, sur Facebook. Mon visage était en sang. » Relâché, il a été convoqué hier par la police. 


Alors que les manifestants étaient emmenés de force dans un bus, six femmes journalistes qui couvraient l’événement ont été blessées, battues par la police et leurs caméras confisquées. La reporter de Meydan TV Sevindj Vaguifguizi souffre d’une grave blessure à la main et d’un bleu sur le visage. Les journalistes de Voice of America Youlviya Gouliyeva et Aïgoun Rachidova, la correspondante de Radio Azadlig (le service en langue azérie de Radio Free Europe / Radio Liberty) Aïtan Mammadova, les journalistes indépendantes Aïnour Elgyunach, frappée à la tête, et Aïtadj Taptig ont été également conduites en périphérie pendant environ deux heures, puis relâchées loin de l’autoroute. Trois de leurs confrères, dont la célèbre journaliste d’investigation Khadija Ismaïlova, ont réussi à les suivre dans un taxi, avant d’être à leur tour arrêtés et frappés.


« Les autorités azéries continuent d’annihiler tout pluralisme, politique comme journalistique, malgré leurs engagements internationaux et leurs promesses de garantir la liberté et la sécurité des médias, déplore la responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale, Jeanne Cavelier. Non seulement la presse indépendante n’a pas pu rendre compte des violations flagrantes des règles électorales, mais des journalistes ont subi des violences inacceptables des forces de l’ordre. Nous demandons une enquête transparente, des poursuites envers leurs auteurs de ces violences et le respect de la Convention européenne des droits de l’homme et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. »


Le 11 février, des policiers avaient déjà harcelé plusieurs journalistes lors d’une conférence de presse organisée par un groupe de candidats devant un bureau de vote. Ils avaient même frappé des caméramans de Radio Azadlig et du site d’information Toplum TV, entre autres.


Le jour même des élections, RSF a recensé au moins huit journalistes agressés ou empêchés de travailler. Radio Azadlig, dont le journaliste Islam Chikhali a lui-même été victime de pressions, a publié une vidéo d’agressions de journalistes et d’observateurs électoraux. Dans cette autre vidéo, plusieurs personnes tentent d’empêcher la correspondante locale de la BBC Aïgoun Mehman de filmer. Son confrère Ali Safar, du site Yeni Cumhurriyet, a eu moins de chance : un membre de la commission électorale a cassé sa caméra. 


La journaliste indépendante Fatima Movlamli a publié sur Facebook son témoignage vidéo devant un bureau de vote de la capitale. Le reporter Aziz Karimov et le caméraman Farid Gahramanov de l’agence de presse indépendante Turan ont subi des pressions pour ne pas filmer, de même que la correspondante du service local de Voice of America Parvana Baïramova ou encore le rédacteur en chef du média en ligne Abzas.net, Youlvi Hassanli.


Le Parti du nouvel Azerbaïdjan, au pouvoir, a sans surprise raflé la grande majorité des sièges au parlement, selon les résultats préliminaires. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis, entre autres, ont dénoncé des irrégularités flagrantes. Des partis d’opposition et candidats indépendants appellent à manifester le 16 février. Certains ont par ailleurs boycotté le scrutin pour protester contre leur ostracisme médiatique. 


En amont des élections, des médias et sites d’opposition ont été bloqués ou piratés, comme les journaux en ligne Basta.info et Youksalich Namina.


L'Azerbaïdjan occupe la 166e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2019, publié par RSF. La plupart des médias critiques ont été réduits au silence ou à l’exil, les principaux sites d’information indépendants sont bloqués et pas moins de six journalistes sont actuellement emprisonnés.