Actualités

31 juillet 2018 - Mis à jour le 22 février 2019

Australie : le rachat de Fairfax par le groupe Nine met le pluralisme journalistique en péril

“The Age” (droite), l’un des fleurons du groupe de presse Fairfax, va passer sous la coupe de Nine Entertainment Co., faisant craindre pour l’indépendance éditoriale du journal (photos : William West / AFP).
Le géant de l’audiovisuel australien Nine Entertainment vient de révéler un accord de rachat du groupe de presse Fairfax Media. Reporters sans frontières (RSF) exprime de vives inquiétudes quant au pluralisme de l’information et au respect de l’indépendance éditoriale des journalistes de la nouvelle entité.

Quand la synergie commerciale menace l’indépendance journalistique… Le pluralisme de la presse en Australie se trouve à un tournant depuis l’annonce, la semaine dernière, du rachat du groupe Fairfax Media par le réseau télévisé Nine Entertainment. Un mariage pour le moins incongru : d’un côté, Fairfax est largement reconnu pour fournir, depuis 1831, un journalisme d’investigation de qualité à travers un réseau de publications représentatives des différentes régions du pays ; de l’autre, la direction du groupe Nine, dont une large part du contenu est occupée par du sport et du divertissement, est réputée pour être beaucoup moins attachée à l’éthique journalistique et davantage préoccupée par des logiques commerciales et de réduction des coûts.


La nouvelle entité sera détenue en majorité par Nine, qui a d’ores et déjà annoncé des coupes budgétaires à hauteur de 50 millions de dollars australiens (32 millions d’euros). De quoi susciter de vives inquiétudes dans les salles de rédaction des différentes publications de Fairfax, de The Age au Sydney Morning Herald. Elles jouissaient jusqu’alors d’une totale liberté éditoriale face aux puissances politiques et économiques, résumée par le slogan imprimé sous chaque titre “Indépendant. Toujours.”


Absorption


Or, la marque Fairfax va tout simplement disparaître du nouveau groupe, signe que ce “mariage de raison” s’apparente clairement à une absorption pure et simple. Au-delà de la perte d’indépendance éditoriale, les journalistes de Fairfax craignent des tentatives de fusion de rédactions et de fermeture des nombreuses publications rurales et périurbaines du groupe. Bien que peu rentables, celles-ci jouaient jusque-là un rôle fondamental pour la diffusion d’une information plurielle et locale à l’ensemble des citoyens du pays.


Gardé secret jusqu’à sa révélation jeudi 26 juillet, l’accord, d’un montant estimé à 4 milliards de dollars australiens (2,5 milliards d’euros), doit encore être validé par la Commission sur la concurrence et la consommation (Australian Competition & Consumer Commission, ACCC).


“L’indépendance et l’intégrité des journalistes de Fairfax est clairement en péril, avertit Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. C’est pourquoi nous appelons l’ACCC à geler cette fusion tant que la nouvelle entité gouvernée par Nine n’aura pas adopté par écrit la Charte d’indépendance éditoriale de Fairfax dans ses statuts.


“Le rachat de Fairfax signe la fin d’une institution journalistique en Australie. Or, le journalisme de qualité ne peut être réduit à une variable d’ajustement face aux logiques commerciales et publicitaires. Cet accord est d’autant plus préoccupant pour le pluralisme journalistique et la démocratie que le marché médiatique en Australie est déjà l’un des plus concentrés au monde.”


Monstres médiatiques


A l’image de l’autre monstre médiatique et publicitaire du pays, le groupe News Corp de Rupert Murdoch, la future entité gouvernée par Nine Entertainment va cumuler journaux nationaux et régionaux, stations de radios, chaînes de télévision classiques et en ligne, ainsi qu’une kyrielle de portails web d’information. Une situation permise, notamment, par la décision du gouvernement de Malcolm Turnbull de mettre fin, il y a quelques mois, à une législation vieille de trente ans qui imposait des restrictions aux fusions entre presse écrite et audiovisuelle. Les observateurs craignent que le rachat de Fairfax ouvre la voie à un mouvement de concentration encore plus large.


A la 19e place du Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2018 par RSF, l’Australie peine à se hisser plus haut notamment en raison du manque persistant de pluralisme journalistique.