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16 novembre 2020

Allemagne : les journalistes systématiquement agressés lors de manifestations contre les mesures anti-Covid

Manifestation de "Querdenken" à Dresde (source : Stringer/AFP).
Les dernières manifestations organisées contre les restrictions sanitaires pour lutter contre l’épidémie de Covid-19 ont été marquées par une hausse inquiétante des violences envers les journalistes. Reporters sans frontières (RSF) demande aux autorités d’assurer la sécurité des médias et de contribuer à garantir le droit fondamental d’informer.

C’est une tendance de plus en plus inquiétante. Les manifestations en Allemagne contre les restrictions sanitaires pour lutter contre l’épidémie de Covid-19 sont l’occasion pour les néo-nazis et les casseurs, d’agresser violemment des représentants des médias, souvent sans que la police n’intervienne, quand elle n’entrave pas elle-même le travail des journalistes. 


Lors de la dernière manifestation de la coalition « Querdenken » (« pensée latérale ») à Leipzig le 7 novembre dernier, l’Union des journalistes allemands a recensé pas moins de 43 agressions et incidents visant des journalistes. Des photographes et des cameramen ont été menacés, bousculés et attaqués, des reporters ont reçu des coups de poing par des membres connus de l’extrême droite allemande qui les ont également frappés à la tête, ou ont été poursuivis par « d’importantes bandes de casseurs »


L’agressivité des manifestants a redoublé envers les journalistes des médias publics, qui ont notamment été pris à partie verbalement. Certains d’entre eux ont retiré le logo de la chaîne de leur micro pour éviter d’être ciblés. Une équipe vidéo de ZDF a été « délibérément attaquée à plusieurs reprises » et, selon plusieurs témoins, s’est retrouvée cernée par un groupe d’extrémistes de droite. Ce n’est que grâce à l’intervention des services de sécurité que les journalistes ont réussi à s’extraire de cette situation.

 

« Si on laisse toute liberté d’action aux néo-nazis et aux casseurs, le harcèlement, les menaces et les agressions envers les journalistes feront partie de la nouvelle normalité de ces temps de coronavirus, déclare le directeur du bureau Allemagne de RSF, Christian Mihr. Quiconque ne se dissocie pas clairement des agissements de l’extrême droite durant les manifestations accepte que les médias n’ont d’autre choix que de couvrir certains sujets au risque de leur intégrité physique et de leur vie. La police et les autorités sont tenues d’assurer l’entière sécurité des représentants des médias pendant les manifestations et garantir le droit fondamental de la liberté de la presse. »

 

Selon des informations recueillies par RSF, les agressions ont été en grande partie le fait de groupes menés par des membres connus de l’extrême droite allemande. Ceux-ci se sont largement mobilisés en amont et ont convergé de tout le pays – comme ils l’avaient fait pour la grande manifestation « Querdenken » à Berlin, le 29 août.  


Du côté des organisateurs de la manifestation, cette violence semblait être tacitement acceptée, car répondant à la stratégie de vouloir donner une dimension de « reprise en main citoyenne » face à la soi-disant « dictature du corona »


La police a pour sa part procédé, avant même le début de la manifestation, à l’arrestation de douzaines de journalistes à la gare centrale, avant d’enregistrer leurs détails personnels, les empêchant ainsi de faire leur travail. Pendant le rassemblement, les forces de l’ordre auraient soit fait montre d’une lenteur remarquable pour intervenir, soit ne seraient pas intervenus du tout face aux agressions subies par les journalistes. L’un d’entre eux a même été menacé d’être expulsé et emmené en garde à vue, ce qui l’a contraint à interrompre sa mission.

 

Autre tactique employée : l’isolement des journalistes lors des manifestations. Alors que durant un rassemblement « Querdenken » à Dresde le 31 octobre dernier, des professionnels des médias étaient harcelés et malmenés, Johannes Filous, du service Twitter Straßengezwitscher; a ainsi décrit qu’un groupe de six jeunes hommes à cagoule l’avait ciblé « de manière très spécifique » en se lançant à sa poursuite et en tentant de l’isoler de ses collègues. Des incidents similaires ont été rapportés par le journaliste indépendant Henrik Merker, qui collabore au blog Störungsmelder du site zeit.de. Là encore, la police ne serait pas intervenue. Le directeur général de l’Association des journalistes allemands, Lars Radau, a parlé de « menaces ciblées et organisées » contre des représentants des médias.

 

Cela fait six mois maintenant que le harcèlement, les menaces et les entraves que subissent les journalistes lors des manifestations contre les restrictions sanitaires Covid-19  sont devenus la norme. A  Berlin, l’Union des journalistes a recensé plus de 100 incidents de ce type depuis mai dernier, parmi lesquels 10 cas de journalistes frappés ou ayant reçu des coups de pied. Des femmes journalistes et des équipes vidéo auraient également subi injures et harcèlement, voire reçu des menaces de mort.

 

L’Allemagne occupe le 11e rang sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2020.