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6 mars 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Affaire Dogan : le gouvernement a bien fait pression sur la justice


Lire en turc / Türkçe Reporters sans frontières est profondément choquée par l’intervention du gouvernement dans un retentissant procès intenté en 2009 contre l’une des principales holdings de médias turques. Des enregistrements de conversations téléphoniques, rendus publics le 3 mars 2014, attestent d’une interférence directe du premier ministre Recep Tayyip Erdogan et de l’ancien ministre de la Justice Sadullah Ergin dans cette affaire, qui s’était soldée par la condamnation du groupe Dogan à une amende astronomiques de plus de trois milliards de livres turques (plus d’un milliard d’euros). “Les multiples révélations de ces dernières semaines au sujet de pressions directes de l’exécutif sur des patrons de presse étaient déjà graves. Mais les derniers enregistrements confirment que le gouvernement a en outre cherché à instrumentaliser la justice dans sa lutte contre les médias critiques. Il est consternant que le Premier ministre semble admettre avec autant de légèreté des pratiques qui violent de manière si évidente le principe de la séparation des pouvoirs”, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières. “Ces informations sont d’autant plus préoccupantes qu’elles concernent une affaire essentielle. La condamnation du groupe Dogan en 2009 avait contribué à installer un climat d’autocensure dont on a pu mesurer toute l’ampleur lors des manifestations du parc Gezi. Que l’exécutif ait pu influencer la justice pour parvenir à ce résultat constitue une violation extrêmement grave de la liberté de l’information. Le gouvernement doit impérativement s’expliquer à ce sujet de manière claire, et s’engager à respecter l’indépendance des médias et de la justice”, poursuit-il.

Un procès emblématique

Dogan est l’un des plus importants groupes de presse turcs. Il rassemble de grands titres nationaux tels que le quotidien Hürriyet, la chaîne CNN Türk ou l’agence de presse DHA. Plusieurs de ces titres ont longtemps été réputés pour leur ton critique à l’égard du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. C’est une série de procès pour “fraude fiscale” qui ont valu au groupe d’être condamné en 2009. Les organisations de défense de la liberté de la presse ont unanimement condamné la disproportion de l’amende prononcée : pour la payer, le groupe Dogan aurait du mettre la clef sous la porte, ce qui aurait gravement porté atteinte au pluralisme médiatique en Turquie. Au terme de négociations entre Dogan et le gouvernement, la majeure partie de l’amende a finalement été effacée. Mais dans le même temps, plusieurs directeurs de publication particulièrement critiques du gouvernement ont été remplacés, ce qui a entraîné le départ de nombreux journalistes protestant contre une autocensure croissante. Le groupe a ensuite réduit la part de ses activités dans les médias, en cédant les quotidiens Milliyet et Vatan ainsi que la chaîne Star TV.

Le gouvernement impliqué

Dans le premier des enregistrements publiés le 3 mars sur YouTube, la voix attribuée au Premier ministre insiste auprès du ministre de la Justice pour qu’il “suive de près” ce procès “d’une importance cruciale” et s’assure que Dogan soit bien condamné. Dans un autre enregistrement, la voix attribuée à Sadullah Ergin rassure le Premier ministre en lui disant que l’affaire sera tranchée en appel par l’Assemblée des chambres pénales de la Cour de cassation, qu’il parlera au président de cette formation pour “faire en sorte qu’il agisse avec sensibilité”, et que “près de 2000 amis” du pouvoir ont infiltré le système judiciaire. Si le ministre de la Justice a dénoncé un “montage”, le Premier ministre n’a pas nié l’authenticité des enregistrements. Il a au contraire défendu l’intervention du gouvernement dans cette affaire en affirmant qu’il avait reçu à l’époque des “informations très dangereuses” sur Dogan. Le groupe aurait été impliqué dans “des structures parallèles et des relations sales”. Dans ce contexte, a déclaré Recep Tayyip Erdogan le 5 mars, il était “naturel” et “nécessaire” qu’il demande à son ministre de la Justice de suivre le dossier. (Photos: AFP Photo / Prime Minister Press Office / Kayhan Ozer)