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12 novembre 2019 - Mis à jour le 25 février 2020

100 jours après le début de la crise au Cachemire indien, RSF tente de briser le silence imposé aux journalistes locaux

(Photos : RSF)
Dans une série de vidéos exceptionnelles diffusées pour marquer le centième jour de blocage total des communications dans la vallée, Reporters sans frontières (RSF) donne la voix à neuf journalistes basés au Cachemire. Interviewés par le correspondant local de RSF, ils décrivent par le menu les innombrables contraintes qui leur sont imposées.



“Imaginez un journaliste qui se réveille sans Internet, sans réseau mobile, et même sans ligne de téléphone fixe…” Cette expérience, décrite par Peerzada Ashiq, correspondant du quotidien national The Hindu à Srinagar, la capitale du Cachemire, est celle que tous les reporters de la vallée himalayenne ont subi avec douleur le 5 août dernier.


Ce “black-out” total a été décidé par New Delhi en marge de l’adoption d’un projet de loi qui abroge l’article 370 de la Constitution de 1947, lequel octroyait une certaine autonomie à l’Etat du Jammu-et-Cachemire, frappé par un conflit qui en a fait l’un des territoires les plus militarisés de la planète. “Pour notre époque, pour ma génération, c’est l’événement le plus important de l’histoire !, remarque Faisal Yasin, du quotidien régional Rising Kashmir. Et pourtant, nous n’avons eu aucun moyen de le couvrir. C’est vraiment regrettable.”


“Les témoignages des journalistes rencontrés par RSF offrent un état des lieux accablant des conditions déplorables dans lesquelles la presse tente de faire son travail, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Les descriptions sont implacables : entraves techniques, surveillance, intimidation, arrestations… Tout est étudié pour que seul le récit promu par New Delhi soit entendu. La population de la vallée, elle, est plongée depuis 100 jours dans un trou noir de l’information. Cette situation est absolument indigne de la démocratie indienne.”


“Age de pierre”


Dès le premier jour, les entraves au travail journalistique sont très concrètes : “Vous ne pouvez appeler personne, vous ne pouvez pas sortir à cause du couvre-feu, décrit Bashrat Masood, correspondant de The Indian Express. Et quand bien même vous parvenez à rédiger un article, vous n’avez aucun moyen de l’envoyer pour parution.” 


 


“C’est comme si on était revenu à l’âge de pierre”, résume Shahana Bhat, correspondante de Press TV. Les reporters doivent redoubler d’ingéniosité pour faire parvenir les informations qu’ils ont pu glaner par-delà les montagnes du Cachemire. Les médias les plus importants emploient des coursiers qui prennent un avion pour Delhi, avec en poche une clé USB sur laquelle un article a été enregistré.


Processus compliqué

Peerzada Ashiq, lui, a fait appel à un ami qui travaille pour un réseau télévisé, et qui a donc accès aux transmissions par satellite. “J’ai rédigé mon article à la main sur une feuille de papier, explique-t-il. Nous avons filmé cette feuille, puis nous avons envoyé la vidéo au siège de la télévision à New Delhi laquelle, à son tour, a transmis le fichier vidéo à ma rédaction, qui a finalement retranscrit l'article à l’écrit.” Un processus tellement compliqué qu’il est naturellement impossible de le mettre en place au quotidien. “Un article que je bouclais en trois ou quatre heures auparavant, me prend désormais en moyenne cinq ou six jours”, résume Junaid Bazaz, du Kashmir Reader.




Pour faire bonne figure, le gouvernement indien a annoncé, au bout de dix jours, l’installation d’un “Centre de support médiatique” à Srinagar. “Je ne suis pas d’accord avec cette appellation, reprend le journaliste indépendant Athar Parvaiz. Il n’y avait que quatre ordinateurs avec un accès à Internet et une ligne fixe, sans le moindre dispositif de wifi.” Les autorités vont finalement doubler cet équipement, portant le nombre de postes informatiques à… huit ! Pour informer le monde sur une région peuplée de huit millions de personnes, on aurait imaginé un “support médiatique” plus adapté. 




“Quand vous arrivez au centre de support médiatique, vous devez faire la queue et attendre votre tour pour pouvoir envoyer un article. Ca peut prendre deux ou trois heures, décrit Peerzada Ashiq. Au final, chaque journalistes ne peut rester plus de quinze minutes devant le poste. “Imaginez compléter un journal de douze pages en un quart d’heures. Alors que cela nous prend normalement 24 heures. C’est tout simplement impossible !”, résume Faisal Yasin. 


"Humiliant"


Quant au secret des sources et à la confidentialité du travail journalistique, il est totalement bafoué. “C’est assez humiliant, décrit Peerzada Ashiq : Pendant que vous écrivez un message privé, une vingtaine de journalistes que vous ne connaissez pas peuvent voir votre écran”. Athar Parvaiz se souvient du jour où, alors qu’il écrivait un message à un rédacteur en chef, un journaliste assis derrière lui a tapoté sur son épaule pour l'avertir qu’il avait fait une faute de frappe. “Voilà, très concrètement, ce à quoi la confidentialité est réduite” résume-t-il.




Surtout, les journalistes qui sont réduits à utiliser ce centre ne se font guère d’illusion : “Dès que la création de ce Centre a été annoncée, on a immédiatement compris que tout contenu qui entrera ou sortira du Cachemire sera surveillé de près”, prévient Hilal Mir, journaliste freelance et ancien rédacteur du magazine Greater Kashmir. “De façon évidente, les membres [du gouvernement] ont accès à tous les détails des personnes qui utilisent leur Internet”, renchérit Junaid Bazaz.


Barrages paramilitaires


Le travail de terrain est tout autant aléatoire. “Nous avons rapidement entendu parler de violations des droits de l’homme à grande échelle, explique Peerzada Ashiq. Mais c’est très difficile de vérifier les informations en l'absence de tout réseau de communication.” Junaid Bazaz confirme : “Les correspondants basés dans les districts, dans les zones rurales, n’ont aucun moyen de collaborer avec les médias pour lesquels ils travaillaient. De fait, il n’y a plus aucun moyen de savoir ce qu’il s’est passé à tel endroit, à moins de se rendre physiquement sur place.” Et en l’occurrence, les journalistes qui tentent de visiter des villages se heurtent au barrage des paramilitaires et à l’arbitraire des membres des forces de sécurité qui bouclent le territoire. 




“J’ai eu un accrochage avec la police, se souvient Shahana Bhat. Un agent a crié sur nous, demandant à voir si nous avions filmé des images. Je lui ai demandé ce qu’il se passerait si c’était le cas, il a répondu que dans ce cas, il casserait notre caméra.” L’invective s’est terminé par un conseil insistant du policier à la journaliste : “Vous feriez mieux de partir maintenant, sinon on va devenir vraiment méchants !”


Message à la profession


Cet épisode est symptomatique des pressions exercées par les autorités sur les journalistes. “Le premier jour, [les forces de sécurité] ont arrêté des journalistes au hasard, précisant qu’untel a été placé en détention pour une heure ou deux, explique Peerzada Ashiq. Le gouvernement voulait vraisemblablement lancer un message à toute la profession : nous avons des notes précises sur qui vous êtes, ce que vous écrivez, pour qui vous travaillez…” 




“Des rumeurs circulaient selon lesquels au moins 130 journalistes étaient placés sur liste noire et pourraient être arrêtés. Du coup, les journalistes ont eu vraiment peur, jusqu’à se résoudre au silence”, ajoute Hilal Mir. “On ne sait pas exactement combien de reporters ont été emprisonnées, conclut Anis Zargar, correspondant du portail NewsClick. On ne pourra le savoir que lorsque le blocage des communications sera levé.”

 

"Réduits à l’autocensure"

Cette situation plonge les journalistes dans une situation particulièrement délicate, notamment lorsqu’ils s’aventurent sur le terrain. Anis Zargar a par exemple tenté d’enquêter sur des affaires de tortures dans le district de Shopian, au sud de Srinagar. “D’une certaine manière, on ressent une peur, une angoisse, explique-t-il. Je me suis aperçu que n’importe quoi pouvait m’arriver, et que je ne pourrais avertir personne, je n’aurais personne à appeler. C’est l’une des principales raisons qui expliquent pourquoi certains journalistes se sont réduits à l’autocensure.” 



Peerzada Ashiq poursuit : “Je pense que le gouvernement a fait très attention à ce que nous comprenions bien ce qui nous arriverait si nous franchissons les lignes interdites. Ils vont soit convoquer tel journaliste au commissariat, soit émettre des menaces indirectes…”


Monologue

Entre surveillance, intimidations, menaces et arrestations, les reporters cachemiris sont acculés, et les médias pour lesquels ils travaillent doivent faire très attention. Résultat, le pluralisme des points de vue est réduit à néant. “Il y a des sujets que les rédactions ont soigneusement évité d’aborder sans que le gouvernement n’ait eu à le leur imposer, déplore Faisal Yasin. Par exemple, il n’y a plus d’éditorial.” 



“Si les journaux cessent de publier des éditos, c’est qu’ils s’abstiennent d’exprimer une opinion sur certaines problématiques, renchérit Peerzada Ashiq. Et cela montre qu’un certain type d’opinion a été banni du contenu des journaux. Il y a comme une sorte de monologue voulu par le gouvernement, qui ne veut pas de débat sur les aspects positifs et négatifs de cette abrogation de l’article 370.”  


Souffrance


Cette situation déplorable perdure depuis 100 jours, sans la moindre amélioration convaincante. “Nous n’avons eu de cesse de tenter de résoudre tous ces problèmes avec le gouvernement, avertit Ishfaq Tantry, secrétaire général du Club de la presse du Cachemire. Nous avons engagé un plaidoyer avec les autorités à tous les niveaux… En vain. Les journalistes continuent à souffrir.”

 

L’Inde, qui se situe à la 140e place sur 180 dans le Classement mondial de la liberté de la presse de RSF en 2019, pourrait bien perdre à nouveau des places l’année prochaine en raison de la répression politique du journalisme dans la vallée du Cachemire.