“À qui le tour ?” : nouvelle escalade dans le harcèlement de la police indienne contre l’équipe du Kashmir Walla

Le rédacteur en chef par intérim du portail The Kashmir Walla vient d’être assigné en justice par les services de contre-espionnage du territoire de l’Union du Jammu-et-Cachemire, dans le nord de l’Inde, au sujet d’un article publié il y a onze ans. Reporters sans frontières (RSF) condamne cette nouvelle étape dans l’acharnement judiciaire exercé contre les journalistes de ce magazine qui, l’un après l’autre, sont jetés en prison. 

Il n’avait que 12 ans, en 2011, lorsque l’article, jugé “séditieux”, a été publié par le Kashmir Walla. Cet article a pourtant servi de prétexte pour que la police indienne ordonne l’assignation en justice du journaliste Yashraj Sharma, aujourd’hui âgé de 23 ans.

Ce dernier a été sommé par l’Agence nationale d’investigation (State Investigation Agency, SIA), la branche du contre-terrorisme indien au Cachemire, de se rendre ce jeudi 2 juin au poste de police de Miran Sahib, en banlieue de la ville de Jammu - soit à 250 kilomètres de Srinagar, la principale ville de la vallée, où est basé le journaliste.

Sa convocation fait suite à l’arrestation, le 18 avril dernier, de l’auteur présumé de l’article incriminé, l’universitaire Abdul Aala Fazili, qui est toujours derrière les barreaux. Surtout, Yashraj Sharma occupait temporairement la fonction de rédacteur en chef du Kashmir Walla en remplacement du fondateur du magazine, Fahad Shah, lui-même également maintenu en détention.

Prison à perpétuité

RSF avait dénoncé les conditions abusives de son arrestation, le 4 février dernier. Fahad Shah avait été libéré sous caution par la justice le 26 février, mais a été arrêté dans la foulée par la police. Rebelote le 5 mars, lorsqu’un ordre de libération du tribunal a été immédiatement suivi d’un nouveau placement en détention.

Dix jours plus tard, le parquet de Srinagar a finalement incriminé le journaliste en vertu de la loi sur la sécurité publique (Public Safety Act, PSA), au motif, selon les recommandations de la police, qu’il serait “têtu et intrigant”, et mu par “une idéologie radicale depuis l’enfance” [sic]. Il encourt, pour cela, la prison à perpétuité.

“L'acharnement éhonté avec lequel les autorités administratives du Jammu-et-Cachemire harcèlent l’équipe du Kashmir Walla est telle qu’on est désormais en droit de se demander : 'À qui le tour ?’, déplore le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Le traitement qu’elles réservent à l’équipe du magazine est proprement indigne d’une démocratie censée respecter l’État de droit. Nous appelons les juges de la Cour suprême indienne à se saisir immédiatement de ces violations répétées des droits fondamentaux de citoyens dont le seul crime est de pratiquer un journalisme indépendant.”  

Trou noir de l’information

Il y a plus d’un an, RSF avait tiré la sonnette d’alarme après l’arrestation, le 6 janvier 2021,  d’un autre membre de l’équipe du Kashmir Walla, Sajad Gul, au seul motif qu’il avait publié la vidéo d’une manifestation sporadique sur Twitter. Libéré sous caution au bout d’un an, il a, lui aussi, été ré-arrêté dans la foulée, et inculpé en vertu de la loi PSA. Il croupit toujours en prison, et risque la perpétuité.

Le Kashmir Walla fait partie de la poignée de médias basés dans le Cachemire indien qui tentent de porter la flamme d’un journalisme exigeant et indépendant, malgré les pressions constantes du gouvernement central pour les faire taire. À ce titre, Fahad Shah avait été nominé pour le Prix RSF du courage en 2020. 

Après l'abrogation de l’autonomie du Jammu-et-Cachemire en août 2019, les autorités avaient imposé plusieurs mois de coupure totale de toute forme de communication. L’administration locale, qui prend ses ordres directement de New Delhi, multiplie, depuis, les atteintes grossières à la liberté de la presse, faisant du territoire un nouveau trou noir de l’information.

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