Rapports

11 juillet 2016

“La réalité après l’Euromaïdan”: nouveau rapport de RSF sur la situation des médias en Ukraine

Reporters sans frontières (RSF) publie ce 12 juillet 2016, dans ses versions anglaise et française, le rapport “La réalité après l’Euromaïdan”, consacré à la situation du journalisme et des médias en Ukraine.

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Cette étude, réalisée par la section allemande de RSF, décrit une situation précaire: si les journalistes ukrainiens peuvent en général exercer leur profession librement et se livrer au journalisme d’investigation, ils font face à des difficultés considérables. Les principales chaînes de télévision privées sont détenues par une poignée d’oligarques qui les instrumentalisent au service de leurs propres intérêts. Dans un contexte de crise économique aiguë, les médias indépendants peinent à trouver un modèle économique viable. D’importantes lacunes subsistent dans la formation des journalistes.



«La situation en Ukraine offre des perspectives encourageantes, mais le pays a besoin de soutien pour jeter les bases d’un paysage médiatique pluraliste, déclare Gemma Pörzgen, auteure du rapport et membre du conseil d’administration de RSF-Allemagne. Après l’euphorie d’Euromaïdan, de nombreux journalistes sont aujourd’hui désabusés. Alors que la guerre se poursuit dans l’est du pays, ils doivent aussi faire face aux défis de la crise économique et de la transition numérique des médias.»


Gemma Pörzgen a interviewé plus d’une trentaine de journalistes et experts des médias au cours de son enquête de terrain, menée début 2016 avec le soutien de la Fondation Robert-Bosch. Ce rapport se limite au territoire actuellement contrôlé par le gouvernement ukrainien : il n’a pu traiter de la situation en Crimée annexée par la Russie, ni dans les zones sous contrôle des séparatistes dans l’est du pays.


Les chaînes de télévisions aux mains des oligarques


A la 107e place sur 180 dans le Classement mondial 2016 de la liberté de la presse, l’Ukraine est dotée d’un paysage médiatique riche et dynamique. Le journalisme critique et d’investigation se développe, de nouveaux médias se créent, sans interférence du gouvernement.


Les chaînes de télévision privées, très influentes, restent cependant contrôlées par quelques oligarques. Le déclin du marché publicitaire ne fait que renforcer leur dépendance vis-à-vis d’hommes d’affaires tels que Dmytro Firtach, Ihor Kolomoïski, Viktor Pintchouk ou Rinat Akhmetov. Peu importe à ces milliardaires que leurs chaînes de télévision ne soient pas rentables, du moment qu’elles fonctionnent comme autant d’agences de relations publiques chargées de protéger leurs autres activités. Les téléspectateurs assistent de plus en plus à une véritable guerre de l’information, dans laquelle les oligarques règlent leurs différends par médias interposés.


Avec son organisation partenaire en Ukraine, IMI, RSF poursuit ses recherches sur la structure de la propriété des médias ukrainiens dans le cadre du projet Media Ownership Monitor. Les résultats en seront publiés courant septembre.


Au défi de la guerre et de la propagande


Les combats dans l’est de l’Ukraine et le déluge de la propagande russe constituent un autre défi crucial pour Kiev, dont certaines réactions limitent en partie la liberté de la presse. Dès le mois d’août 2014, les autorités ukrainiennes coupaient le signal de quinze chaînes de télévision russes. L’année suivante, une loi restreignait encore la diffusion d’émissions de télévision et de films russes. De nombreux journalistes et blogueurs étrangers sont interdits de séjour en Ukraine. Pour certains professionnels des médias ukrainiens, la tentation est grande de se livrer à une forme de “journalisme patriotique”.


Recommandations


RSF exhorte le gouvernement ukrainien et le président Petro Porochenko à :

  • Faire appliquer la loi sur la transparence en matière de propriété des médias
  • Abandonner le contrôle de la chaîne de télévision Kanal 5, appartenant à M. Porochenko
  • Condamner en termes clairs le site Myrotvorets et les autres manoeuvres d’intimidation à l’égard des journalistes couvrant les événements dans l’Est
  • Soutenir plus résolument la conversion de la radio-télévision d’Etat en service audiovisuel public
  • Lever les interdictions pesant sur les livres et films russes et retirer tous les journalistes des listes d’interdiction d’entrée sur le territoire.


RSF encourage les journalistes ukrainiens à un examen critique des rapports entre contenus commerciaux et éditoriaux, et à ouvrir un débat public sur les relations entre patriotisme et journalisme.


RSF appelle la présidence de l’OSCE à obtenir des belligérants dans l’est de l’Ukraine qu’ils garantissent aux journalistes l’accès aux zones de combat ainsi qu’aux “républiques” autoproclamées de Donetsk et de Lougansk.


RSF appelle l’Union européenne à faire du respect de la liberté de l’information et du pluralisme des médias l’une des conditions de l’approfondissement des relations avec l’Ukraine.


RSF appelle la communauté internationale, les bailleurs de fonds et les ONG à soutenir plus activement et durablement les efforts engagés en Ukraine pour construire une presse fiable et indépendante.