Papouasie-Nouvelle-Guinée : la directrice éditoriale de l’audiovisuel public limogée pour “insubordination”

Sincha Dimara, directrice de l'information d’EMTV News, a été suspendue de ses fonctions à la suite de la diffusion de trois reportages qui ont déplu à un membre du gouvernement. Reporters sans frontières (RSF) condamne une ingérence politique intolérable et exige la réintégration immédiate de la journaliste.

La sentence est tombée le 7 février dernier : après 33 ans de travail au sein d’EMTV News, la principale chaîne publique d’information du pays, sa responsable éditoriale, Sincha Dimara, est officiellement suspendue de ses fonctions pour une période d’au moins trois semaines. Elle n’est, de fait, plus salariée de la chaîne.

 

C’est par la fuite d’une note interne, finalement rendue publique le mercredi 9 février, que l’équipe de rédaction a été mise au courant de cette décision. Le document, signé par Lesieli Vete, le PDG de la Media Niugini Limited (MNL), la société mère d’EMTV, accuse la journaliste d’“insubordination” et d’“atteinte portée à la réputation de l'entreprise”. 

 

En fait d’“insubordination”, il est reproché à l’équipe de Sincha Dimara d’avoir couvert, à travers trois reportages, les récents déboires judiciaires visant un magnat australien de l’hôtellerie, Jamie Pang, et notamment des soupçons de non-respect des procédures pénales par la police papouasienne.

 

Un traitement éditorial qui a vraisemblablement déplu au ministre des Entreprises publiques, William Duma, lequel, selon plusieurs témoignages, est à l’origine de la décision de suspendre la directrice de la rédaction. Et pour cause : ce dernier est également directeur du groupe public Telikom, le principal acteur des télécommunications du pays, qui détient à 100% la MNL - donc, par extension, EMTV News.

 

Manœuvre d’intimidation

 

“A travers le limogeage de Sincha Dimara, c’est toute la rédaction d’EMTV News qui est visée par ce qui relève clairement d’une manœuvre d’intimidation, déclare le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Nous exigeons le rétablissement immédiat de la directrice de la rédaction dans ses fonctions. Cette ingérence politique est d’autant moins acceptable pour le pluralisme de l’information qu’elle intervient après des précédents préoccupants, et à quatre mois des élections générales de juin prochain.” 

 

Deux jours après que Sincha Dimara a été écartée, le Conseil des médias du pays a publié un communiqué pour attester de l’intégrité éditoriale des trois reportages incriminés. Contactée par RSF, la journaliste affirme, pour sa part, être “grandement préoccupée pour [son] équipe, dont la qualité du travail est directement affectée par [son] départ”.

 

Les pressions commerciales et politiques exercées pour censurer la liberté éditoriale d’EMTV News ne sont pas nouvelles. Scott Waide, qui a longtemps travaillé comme grand reporter pour la rédaction de la chaîne, avait lui-même été suspendu en novembre 2018 pour avoir divulgué de possibles détournements de fonds publics à travers l’achat de voitures de luxe par le gouvernement.

 

Les pressions politiques ont été telles qu’elles ont mené, l’année suivante, au limogeage du directeur de l’information de l’époque, Neville Choi : tout comme sa successeure à ce poste, il avait été taxé d’“insubordination” - exactement comme Sincha Dimara aujourd’hui. Il a finalement été rétabli dans ses fonctions.

 

La Papouasie-Nouvelle-Guinée occupe la 47e place sur 180 pays au Classement mondial 2021 de la liberté de la presse.

Publié le 15.02.2022
Mise à jour le 11.03.2022