Analyses

Classement RSF 2020 : le mirage de l’accalmie au Moyen-Orient

La zone Moyen-Orient s’assombrit davantage, avec un pays, l’Irak, qui cette année bascule dans le noir sur la carte de la liberté de la presse. Après une légère baisse du nombre de violations, la violente répression des manifestations populaires, la reprise des opérations militaires de plus en plus localisées et le renforcement de la mainmise de régimes déjà tout-puissants ont dissipé les espoirs d’apaisement.

Les guerres qui déchirent le Moyen-Orient ont beau avoir été, ces 12 derniers mois, moins meurtrières, cette région du monde continue de concentrer le plus grand nombre de journalistes tués. Et même si les évolutions des conflits dans la région ont permis de faire baisser la violence et l’insécurité, l’accalmie aura finalement été de courte durée : l'intervention de la Turquie au Kurdistan syrien puis l’offensive à Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie (174e),  ou encore l’éclatement de mouvements de contestation dans différents pays de la région et la poursuite de la dérive autoritaire de certains États sont autant de menaces qui perdurent pour les journalistes et les médias de la région.


Silence, on emprisonne !


Quand ils ne sont pas dans des pays ravagés par la guerre, les journalistes jouissent d’une relative sécurité, mais au prix d’un contrôle renforcé des autorités en place à leur encontre et de l’emprise exercé par un pouvoir tout-puissant. Ainsi, si l’Arabie saoudite (170e, + 2) et l’Égypte (166e, - 3) sont reconnues comme des pays stables et des alliés fiables dans la région pour les Occidentaux, les deux ont en commun d’être, après la Chine, les plus grandes prisons au monde pour les journalistes.


L’emprise de ces régimes autoritaires sur l’information s’est confirmée depuis la crise du coronavirus. Ainsi l’Égypte, après avoir procédé en septembre 2019 à la vague d’arrestations de journalistes la plus importante depuis l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah al-Sissi en 2014, recourt à son arsenal législatif relatif à la lutte antiterroriste pour resserrer encore un peu plus son étau sur les journalistes, notamment depuis le début de la pandémie. Les accusations de “diffusion de fausses nouvelles” justifient le blocage de pages et de sites internet, mais aussi les retraits d’accréditations de journalistes qui remettent en question le bilan officiel.


Un contrôle de l’information renforcé


Tous les moyens sont bons pour contrôler l’information. Avant la crise sanitaire liée au coronavirus, le pouvoir égyptien n’avait pas hésité, au moment du décès de l’ancien président Mohamed Morsi en juin 2019, à transmettre tout bonnement des consignes aux rédactions et leur fournir les communiqués officiels à diffuser.


Dans les zones contrôlées par le gouvernement syrien, les seules informations qui circulent proviennent exclusivement de l’agence de presse gouvernementale SANA. Depuis l’apparition du Covid-19, le ministère syrien de la Santé a réaffirmé le monopole de cette agence sur les informations relatives à la pandémie. La moindre velléité de critique ou allusion à des cas de personnes contaminées ou à la corruption et à la pauvreté peut valoir aux journalistes, même aux plus loyalistes, une convocation par les services de renseignement et un emprisonnement à durée indéterminée. Le journaliste Wissam Al Tayr, très proche de Bachar al-Assad, a ainsi été emprisonné plusieurs mois pour avoir simplement évoqué l’augmentation des prix du carburant.


Les médias peuvent être aussi étroitement surveillés, avec des méthodes de piratage et d’espionnage sophistiquées. Les autorités saoudiennes ont ainsi récolté les informations personnelles de milliers de comptes Twitter appartenant à des personnes considérées comme des opposants et ont notamment infiltré le téléphone de Jeff Bezos, propriétaire du Washington Post, auquel collaborait le journaliste saoudien assassiné Jamal Khashoggi.


Vent de protestation, vague de répression


Dans la seconde moitié de l’année, le Moyen-Orient a connu une vague de manifestations inattendues, notamment au Liban (102e, - 1) et en Irak (162e, - 6), qui a basculé dans la zone noire du Classement. Depuis le début du mois d’octobre 2019, les médias irakiens, qui se font l'écho du mécontentement populaire en couvrant les manifestations, sont devenus des cibles privilégiées des autorités, des milices et des forces de l'ordre qui tirent à balles réelles lors des rassemblements. L’État n’est pas étranger à ce climat hostile : la commission de régulation des médias a ainsi suspendu une dizaine de chaînes, interdit les diffusions en direct et bloqué internet à plusieurs reprises.


Ce modèle répressif a été fortement inspiré des pratiques en vigueur en Iran (173e, - 3), où le réseau internet est régulièrement coupé et où la répression a permis au régime d’imposer un “internet halal” inspiré de la “charia”, la loi islamique. Ce réseau permet de contrôler l’information, comme ce fut le cas lorsque d’importantes protestations populaires ont éclaté dans le pays. La création de l’Union des radios et télévisions islamiques, qui regroupe plus de 200 chaînes à travers le monde, a également permis de répandre la propagande iranienne et des “fake news” bien au-delà des frontières nationales. 


Les multiples mouvements de contestation ont par ailleurs exacerbé la polarisation des médias et la défiance envers les journalistes. Au Liban, des dizaines d’équipes de chaînes proches du pouvoir et réputées hostiles à la révolution ont été agressées par des manifestants. D’autres journalistes sont violemment attaqués en ligne par des mouvements politiques et communautaires.  


En Israël (88e), le Premier ministre Benyamin Netanyahou et ses sympathisants attaquent régulièrement les médias en les accusant de répandre des “fake news” et de servir une “propagande gauchiste”, au point qu’un journaliste à l’origine de révélations sur des scandales de corruption a été contraint de faire appel à un garde du corps pour assurer sa sécurité. Dans le même temps, les journalistes en Palestine (137e) ont toujours autant de difficultés pour couvrir les manifestations hebdomadaires du vendredi contre l’occupation israélienne. Les tensions se sont ravivées avec le “deal du siècle” présenté par Donald Trump, et le nombre de blessés graves est en augmentation.


Les conflits armés, l’instabilité politique ou la répression des manifestations ont fait de la violence une constante du travail des journalistes du Moyen-Orient. Assurer la sécurité des acteurs de l’information est plus que jamais devenu un enjeu majeur dans la région, d’autant qu’au lieu de protéger les journalistes et les médias, de nombreux États ont choisi de renforcer leur mainmise sur l’information et profitent des évolutions technologiques pour accentuer leur surveillance de la profession. Dans ce climat où la criminalisation du journalisme et la répression systématique sont la règle, si ces mêmes États ne consentent pas à autoriser le développement d’une presse libre et indépendante, c’est tout simplement la notion même de journalisme qui risque, à terme, de disparaître dans la région.


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