Analyses

Classement RSF 2020 : Europe de l’Est et Asie centrale, la stabilité dans une région cadenassée

La stagnation des pays de la zone Europe de l’Est et Asie centrale au dernier Classement mondial de la liberté de la presse cache une tendance inquiétante. La plus grande maîtrise des technologies par des pouvoirs autoritaires ou instables fait craindre une intensification de la censure des médias. Les poids lourds de la région, Moscou et Ankara, continuent de donner le mauvais exemple.

Un peu partout en Europe de l’Est et en Asie centrale, les hommes forts de la région consolident leur mainmise sur l’information, à l'instar de Recep Tayyip Erdogan, en Turquie (154e, + 3), où la censure des médias, et notamment ceux en ligne, a été renforcée. La hausse de trois points du pays auClassement est due à un effet mécanique. Dans les faits, la baisse du nombre des journalistes emprisonnés en raison de l'amendement judiciaire d’octobre 2019 n’aura été que provisoire. Dans ce pays devenu plus autoritaire que jamais, citer un communiqué du PKK ou des Forces démocratiques syriennes, ou défier la version officielle de la politique sécuritaire sur les réseaux sociaux, peut conduire directement l’auteur en prison. L’incarcération de six journalistes pour leur couverture de la crise libyenne, dont trois du site Odatv.com, qui a également été fermé, n’est qu’un exemple parmi d’autres.


Les voisins de la Turquie, Russie (149e) en tête, persévèrent également dans leur volonté de contrôler la Toile, employant des moyens de plus en plus élaborés. La loi “sur l’internet souverain” offre la possibilité aux autorités russes de déconnecter le réseau domestique du reste du monde. L’objectif affiché : se prémunir contre les menaces informatiques en cas de conflit. Les fournisseurs d’accès sont désormais tenus de diriger le trafic vers des infrastructures contrôlées par l’État. Même si des obstacles techniques empêchent une mise en œuvre immédiate, la perspective d’un scénario à la chinoise est extrêmement préoccupante. Des coupures du trafic ont été testées à grande échelle lors de manifestations à Moscou ou en république d’Ingouchie.


L’excès de zèle de l’autorité de contrôle russe des médias, Roskomnadzor, répertoriée comme prédateur numérique par RSF, entraîne déjà le blocage total ou partiel de sites d’information et de réseaux sociaux. La Crimée, trou noir de l’information depuis son annexion, est particulièrement touchée.


La fermeture du réseau internet national est déjà une réalité au Turkménistan (179e, + 1), avant-dernier pays du Classement. Les rares internautes n’ont accès qu’à une version ultra-censurée du Web, souvent dans des cafés où la présentation de papiers d’identité est exigée pour toute connexion. Au Tadjikistan (161e), les autorités se sont également arrogées le monopole de l'accès au réseau en 2018. De nouvelles techniques de blocage ont été mises en place, interdisant parfois l’accès même via un VPN aux rares médias indépendants comme Asia-Plus. Dans un pays en transition comme le Kazakhstan (157e, + 1), les coupures gagnent en efficacité : Radio Azattyk, Google ou encore Telegram sont des cibles privilégiées.


Une surveillance généralisée


Malgré les discours réformateurs du nouveau président kazakh, Kassym-Jomart Tokaïev, les autorités ont tenté d’instaurer une surveillance électronique en temps réel. L’été dernier, les internautes ont été contraints d’installer un “certificat de sécurité national” sous peine de restriction d’accès au réseau. Présentée comme un “test”, cette obligation a été abandonnée, mais les certificats déjà téléchargés et non supprimés peuvent toujours servir de mouchards. La Russie impose de son côté le stockage des données personnelles sur son territoire, enjeu de souveraineté nationale. Cette mesure permet aux autorités de surveiller journalistes et utilisateurs des réseaux sociaux.


Autre outil de censure du modèle russe, les armées de trolls de l’homme d’affaires proche du Kremlin Evgueni Prigojine ou celles du pouvoir tadjik ne se contentent pas de propager de fausses informations : elles ciblent particulièrement des journalistes. Même en Géorgie (60e), classée première de la zone, Facebook a fermé des centaines de faux comptes se présentant comme des médias et impliqués dans une campagne de désinformation en faveur des autorités. Enfin, les cyberattaques contre les médias gênants se multiplient, comme au Kirghizistan (82e, + 1), dont le pluralisme fait figure d’exception en Asie centrale. En janvier dernier, les autorités ont refusé d’enquêter sur les attaques DDoS (*saturation de la bande passante) en série qui ont touché, entre autres, le site d’information Factcheck.kg, sans doute en représailles d’un article d’investigation en marge d’une affaire de corruption colossale.


Une information moins accessible


Délais de réponse allongés des administrations, documents “classés” pour en limiter l’accès, refus d’accréditations à des événements… Les journalistes des médias indépendants peinent à obtenir des informations officielles dans la plupart des pays de la région. C’est le cas en Azerbaïdjan (168e, - 2) ou au Bélarus (153e), où les refus d’accès aux événements publics se multiplient. Au Kirghizistan, de plus en plus de sujets importants sont discutés à huis clos, dans les commissions parlementaires par exemple, ou dans des conditions restreignant de facto l’accès aux journalistes, à l’image de procès tenus dans des salles exiguës.


En outre, les refus d’accréditations à des journalistes travaillant pour des médias étrangers ou la menace de leur annulation entravent leur accès à l’information, quand ils ne favorisent pas l’autocensure. Les services locaux du média américain Radio Free Europe / Radio Liberty sont particulièrement touchés au Kazakhstan, au Tadjikistan ou encore en Ouzbékistan (156e), qui gagne pourtant quatre places grâce aux réformes entreprises depuis la mort du président Islam Karimov en 2016. Certains journalistes étrangers éprouvent par ailleurs des difficultés croissantes à obtenir leur accréditation pour la Russie, même si les procédures restent officiellement inchangées. Et les indépendants travaillant pour la presse étrangère risquent désormais d’être affublés du sceau infamant d’“agents de l’étranger”, déjà porté par plusieurs médias et les principales organisations de défense des médias.


Un sentiment d’impunité croissant


Au moins 37 professionnels russes des médias ont été tués du fait de leurs activités d’information depuis l’an 2000. Dans la grande majorité des cas, comme dans d’autres pays, les enquêtes ne donnent rien et les commanditaires ne sont jamais identifiés. Dans ce contexte, les discours de haine deviennent plus violents. Le dirigeant de la République de Tchouvachie, en Russie, a appelé publiquement à “buter” les journalistes critiques. Agressée en Tchétchénie, véritable trou noir de l’information, la journaliste de Novaïa Gazeta Elena Milachina a été la cible, dès le lendemain de son attaque, d’une campagne de propagande de chaînes de télévision locales approuvant ces violences, voire appelant au meurtre, et ce en toute impunité.


La progression de six points de l’Ukraine (96e), la plus forte de la zone, s’explique davantage par un effet mécanique lié à d’autres mouvements dans le Classement que par un progrès réel : les espoirs suscités par l’élection de Volodymyr Zelensky à la tête de l’État tardent en effet à se concrétiser. L’espace médiatique reste polarisé à l’image de la société, et l’impunité ambiante favorise le passage aux violences physiques contre les journalistes, un phénomène en augmentation. Des groupes nationalistes, notamment, s’en prennent à des médias indépendants comme Bellingcat, devenus la cible de menaces de mort. En Arménie (61e), l’animosité envers des journalistes, qui auparavant se traduisait  par de la violence physique directe, laisse peu à peu la place au harcèlement judiciaire. La multiplication inquiétante des procédures tend à criminaliser le métier de journaliste et mobilise les ressources des médias, freinant leur travail d’information.


L’État lui-même donne souvent l’exemple : une législation floue et appliquée de manière sélective sert de prétexte à condamner des journalistes et des blogueurs pour extrémisme ou atteinte à la souveraineté du territoire, par exemple. C’est le cas de la Russie, qui a inscrit la journaliste Svetlana Prokopieva sur sa liste des “terroristes” pour une chronique radiophonique. En Asie centrale et en Azerbaïdjan, les autorités usent volontiers, entre autres, des lois “d’incitation à la haine” sociale, religieuse ou interethnique.


Les excès de la lutte contre la désinformation


Les problèmes d’indépendance des médias dont la ligne éditoriale reflète les intérêts de leur propriétaire persistent dans la plupart des pays de la zone. En Moldavie (91e), l’empire médiatique construit par l’ancien milliardaire et chef du Parti démocrate Vladimir Plahotniuc a perdu de son influence pour être rapidement remplacé par une nouvelle holding affiliée à son concurrent pro-russe, le Parti des socialistes. Ce poids étouffant des oligarques pro-gouvernementaux ou favorables à l’opposition, et les campagnes de désinformation qui l’accompagnent, incitent les États à produire des lois de plus en plus dangereuses pour la liberté de la presse. En Ukraine, un projet de loi compte introduire une responsabilité pénale des journalistes en cas de “désinformation” et la création d’un nouvel organe aux pouvoirs discrétionnaires chargé de vérifier la véracité des contenus. C’est également au nom de la lutte contre les fausses nouvelles et de l’intérêt national que des utilisateurs de réseaux sociaux sont arrêtés en Arménie, où certains ministères tentent par ailleurs de légiférer dans ce domaine sans discussion préalable avec la société civile ou les médias.


Une indépendance économique fragilisée


À l’heure où de nombreux médias indépendants luttent pour leur survie et où cette précarité économique entrave leur croissance, le journalisme d’investigation peine à se développer, faute de moyens. Privés à la fois de subventions publiques et du marché publicitaire, dotés d’une faible audience, ils sont également visés au Bélarus par des amendes en série. En Ouzbékistan, alors que les annonceurs craignent des représailles s’ils font paraître des publicités dans des médias indépendants, la législation leur interdit de recevoir des subventions de l’étranger. En Moldavie, le marché publicitaire est contrôlé par des politiques ou leurs proches. Toutes ces restrictions fragilisent encore la position des journalistes de ces médias, qui perçoivent des salaires souvent bien inférieurs à ceux des médias d’État.


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