Analyses

Classement RSF 2018 : un bilan en demi-teinte en Amérique latine

Reporters sans frontières (RSF) note une légère amélioration de la situation de la liberté de la presse sur le continent américain. Cette hausse ne doit pas occulter les problèmes persistants de violence, d'impunité et de politiques autoritaires à l'égard des journalistes dans de nombreux Etats d’Amérique latine.

Avec un exercice relativement libre du métier et une législation avancée en matière de liberté de l’information, le Costa Rica reste le pays d’Amérique latine le mieux classé (10e) en 2018. Il perd néanmoins 4 places, en raison de pressions des autorités contre les journalistes, notamment pendant la campagne électorale initiée fin 2017.


La permanence des hommes forts


De l’autre côté du spectre, Cuba se retrouve englué à la 172e position, demeurant année après année le pire pays du continent pour la presse. Le régime castriste a maintenu un monopole quasi-total sur l’information. Par l’intermédiaire de sa police et de ses services de renseignements, Raul Castro a fait taire les voix dissidentes. Les médias privés - non autorisés par la Constitution - sont persécutés, et les journalistes et blogueurs sont eux régulièrement arrêtés ou contraints à l’exil.


Le Venezuela (143e) réalise la plus importante chute du continent, en perdant 6 places au classement 2018. Le président Nicolas Maduro et son administration poursuivent en 2017 leur dérive autoritaire. La presse indépendante et d’opposition, tout comme les correspondants internationaux, sont des cibles permanentes des autorités policières et des services de renseignement bolivariens, dont l’objectif est de minimiser l’ampleur de la grave crise politique et économique qui secoue le pays depuis le début 2016. Les agressions dans les manifestations, les arrestations arbitraires - souvent suivies d'interrogatoires abusifs -, la destruction de matériel et les expulsions du territoire se sont multipliées dans le pays. La censure d’Etat a gagné du terrain en 2017 : de nombreuses radios et TV trop critiques se sont vu privées de fréquences par la Conatel, l’organe de régulation des télécommunications, et des pénuries de papier organisées ont frappé de plein fouet la presse écrite d’opposition.


En Bolivie (110e, -4), le secteur des médias souffre d’une grande précarité et la presse critique est muselée par l’administration du président Morales, au pouvoir depuis 2006. Les membres de son administration s’attaquent publiquement aux journalistes d’opposition et n’hésitent pas à engager de lourdes poursuites judiciaires pour les réduire au silence, à l’image de Wilson Garcia Merida, poursuivi pour sédition, et de Yadira Peláez Imanereico, accusée de “violence politique”.


Des gouvernements incapables d’enrayer la spirale de violence et d’impunité


En Amérique centrale et au Mexique, la violence et l’impunité continuent de faire régner la peur et l’autocensure. Au Salvador (66e), au Guatemala (116e), au Honduras (141e) et au Mexique (147e), le travail des reporters d’investigation, et plus particulièrement de ceux qui couvrent le crime organisé et la corruption, s’accompagne systématiquement d’intimidations, de menaces et de violences physiques. Ces professionnels, lorsqu’ils ne peuvent se résoudre au déplacement forcé, paient parfois de leur vie ce travail d’information : un journaliste a été tué au Honduras en 2017 et 11 au Mexique, faisant du pays le plus meurtrier du monde pour la presse l’an dernier après la Syrie. Les assassinats de Miroslava Breach (Etat du Chihuahua) et de Javier Valdez (Etat du Sinaloa), deux journalistes chevronnés qui enquêtaient sur la collusion entre le crime organisé et la classe politique, ont provoqué une onde de choc dans le pays et auprès de la communauté internationale.


Dans ces pays gangrenés par les trafics d’armes et de drogues, les gouvernements ont montré, cette année encore, leur impuissance à enrayer ces vagues de violence. Lorsqu’ils existent, comme au Honduras et au Mexique, les mécanismes de protection spécifiques pour la profession se montrent trop inefficaces et inadaptés aux déplorables conditions de sécurité et à la précarité du travail des journalistes, notamment de la presse locale indépendante.


Lui aussi contaminé par la corruption et la violence, le Brésil (102e, +1) n'arrive toujours pas à se positionner au-dessus de la 100e place au Classement. Dans un contexte d’extrême tension et de polarisation politique, symbolisé par la destitution de l’ex-présidente Dilma Rousseff en 2016, les autorités brésiliennes tardent à placer la liberté de la presse parmi leurs priorités.


Bien qu’en léger recul, les agressions contre la presse, notamment dans les manifestations, sont légion. Lorsqu’ils s’intéressent de trop près aux intérêts des élus et du pouvoir politique, les journalistes sont régulièrement intimidés ou visés par des poursuites judiciaires abusives. Cette situation de vulnérabilité est particulièrement visible dans les régions éloignées des grands centres urbains, où les médias indépendants et communautaires ne bénéficient d’aucun soutien public et peinent à assurer leur pérennité.


Changements de gouvernance : des avancées insuffisantes


L’Équateur (92e) remonte de 13 places en 2018. Cette progression - la plus forte du continent cette année - s’explique en partie par l’élection du président Lenin Moreno, en mai 2017, qui a permis d’apaiser les tensions entre le pouvoir équatorien et de nombreux médias privés, après trois mandats consécutifs de Rafael Correa (2007-2017). Une décennie pendant laquelle le président Correa a contrôlé l’agenda médiatique, s’en prenant personnellement et publiquement à la presse critique et générant de nombreux conflits et confrontations judiciaires entre les autorités et la presse indépendante.


En Argentine (52e, -2), la guerre médiatique entre le gouvernement et la presse qui avait marqué les années Kirchner s’est elle aussi atténuée avec l’arrivée au pouvoir de Mauricio Macri, en décembre 2015. Deux ans plus tard, la situation reste malgré tout préoccupante : les médias considérés comme trop critiques sont régulièrement visés par des plaintes pour calomnie déposées auprès des tribunaux civils. En 2017, dans le cadre de grandes manifestations, plusieurs reporters ont été violemment agressés et pris à parti par les forces de police.


La Colombie (130e, -1) n’a quant à elle que partiellement confirmé les espoirs suscités par la signature, en décembre 2016, des accords de paix entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). Le pays demeure parmi les plus dangereux du continent pour les journalistes, et les agressions et kidnappings y restent fréquents. Certains groupes armés, comme l’ELN, veulent réduire au silence les médias alternatifs ou communautaires qui enquêtent sur leurs activités, générant des trous noirs de l'information, dans les régions rurales notamment.


L’année 2018, avec la tenue d’élections présidentielles dans certains pays parmi les plus mal classés du continent - Cuba, Venezuela, Mexique, Colombie et Brésil -, pourrait redistribuer les cartes et augurer d’une nouvelle relation entre les gouvernements et les journalistes.