Belarus : les journalistes indépendants exilés se sentent “plus en sécurité” en Ukraine que chez eux !

“Rester ou fuir”? Contraints une première fois à l'exil face à la répression des médias indépendants menée par le régime de Loukachenko, les journalistes biélorusses réfugiés en Ukraine se posent à nouveau la question. Reporters sans frontières (RSF) a recueilli les témoignages de quatre d’entre eux et demande aux pays européens d'accorder l'asile à ceux qui le souhaitent et aux autorités ukrainiennes de veiller à la protection de ceux qui restent.

 

 

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Bombardements, menaces, embûches administratives, compte en banque bloqué… après avoir fui les persécutions de leur gouvernement dans leur propre pays, les journalistes biélorusses réfugiés en Ukraine affrontent de nouvelles épreuves liées aux sanctions économiques prises par l’Ukraine contre le Belarus, allié de la Russie.

 

"Entre rester en Ukraine où ils subissent de plein fouet les conséquences de la guerre et les sanctions économiques imposées à leur pays d’origine, et tout reprendre à nouveau en s'exilant ailleurs sans certitude d'obtenir une autorisation de séjour, la situation des journalistes biélorusses est particulièrement précaire, souligne Jeanne Cavelier, responsable du bureau Europe de l'Est et Asie Centrale de RSF. Nous appelons les dirigeants européens à prendre des mesures pour qu'ils puissent se réfugier dans leur pays sans prendre le risque d'être refoulé au Bélarus. De plus, les autorités ukrainiennes doivent mettre en place des mécanismes d'exception pour les exclure des sanctions économiques imposées aux citoyens biélorusses dans le pays." 

 

“Je n’ai pas d’autre choix que de faire une demande d’asile” 

 

 

En plus des conditions de travail difficiles inhérentes à la guerre que subissent tous les journalistes en Ukraine, leurs confrères biélorusses sont confrontés à des entraves liées à leur statut de citoyens étrangers provenant d’un pays allié de la Russie. "Le problème pour les gens comme moi qui viennent d'Ukraine mais n'en ont pas la nationalité, c'est que nous nous retrouvons dans un vide juridique", témoigne auprès de RSF le journaliste Khleb Liapeika, du site d'information Mediazona.Belarus. Arrivé à Lviv début février après six mois en Lituanie, le journaliste avait prévu d'y emménager, jusqu'à ce que la guerre vienne bousculer tous ses projets. Il vit désormais à Cracovie, en Pologne.

 

"Le jour de l'invasion russe, le 24 février, je ne voulais pas partir, car la ville de Lviv est loin de la frontière russe et que je n'avais pas de visa pour pouvoir quitter l'Ukraine, précise-t-il à RSF. Mais le lendemain, j'ai changé d'avis suite aux recommandations de mes collègues. Si les gardes-frontières polonais m'ont donné un permis d'entrer sur le territoire sans me poser de question sur ma nationalité biélorusse, je n'ai maintenant pas d'autres choix que de faire une demande d'asile." 

 

 

Or, les procédures de demande d'asile ou d'obtention d'un visa de longue durée dans un pays de l’Union européenne s'avèrent souvent longues et incertaines, d’où le choix de nombreux journalistes de s'installer en Ukraine, où les citoyens biélorusses bénéficient d'une exemption de visa. Avec la guerre, le trafic aérien entre les deux pays étant suspendu, il faut fournir des raisons spécifiques pour être autorisé à voyager. Seules la Géorgie et l'Arménie sont également accessibles sans visa pour les journalistes biélorusses fuyant leur pays.

 

“Tout l’argent qui me restait pour vivre est bloqué”

 

 

Les journalistes exilés en Ukraine sont également des victimes collatérales des sanctions prises par les autorités ukrainiennes contre le Bélarus, allié de Moscou. A l'instar des Russes, tous les comptes et cartes bancaires détenus par des personnes de nationalité biélorusses ont été bloqués par la banque centrale ukrainienne, comme l'ont confirmé les quatre journalistes contactés par RSF.

 

 

"Pour mon installation en Ukraine, j'avais transféré tout l'argent qui me restait pour vivre sur des comptes ukrainiens, confie le photoreporter Ales Piletski, qui travaillait pour le grand média biélorusse indépendant Tut.by. Maintenant, tout est bloqué. Quand je me connecte sur l'application de ma banque, mon compte n'apparaît même plus."

 

 

"L'argent liquide est le seul moyen de paiement possible, même pour ceux qui ont un permis de résidence'', affirme de son côté le photoreporter Aliaksandr Mikroukou, qui vit toujours à Kyiv comme correspondant de la chaîne d'information biélorusse Belsat TV. Heureusement que des collègues et des amis peuvent m'aider."

 

 

Comme lui, le journaliste et blogueur Sergueï Prokhorov a fait le choix de rester travailler en Ukraine pour couvrir la situation dans la région malgré les difficultés financières et les conditions de travail compliquées. "Le danger ne vient pas des Ukrainiens, assure-t-il à RSF, même s'il y a parfois quelques attitudes de défiance à l'égard des réfugiés russes ou biélorusses comme moi, mais bien des bombardements et des menaces des forces d'occupation russes. Même si les opportunités de travail sont limitées, je prévois de rester vivre en Ukraine et d'aider comme journaliste et comme civil, peut-être même de participer aux actions de défense. J'espère pouvoir obtenir la citoyenneté ukrainienne après la guerre.” 

 

 

“Malgré la guerre, je me sens plus en sécurité que dans mon pays natal”

 

 

En aucun cas, les quatre journalistes ne prévoient de retourner au Bélarus. "En Ukraine, malgré la guerre, je me sens plus en sécurité que dans mon pays natal, estime Aliaksandr Mikroukou. Ici, nous pouvons raconter sans entraves ce qu'il se passe, dire la vérité. Notre chaîne a une antenne locale officielle en Ukraine (contrairement au Bélarus où le média est interdit, ndlr). S'il s'était passé quelque chose de similaire à l'invasion russe au Bélarus, nous aurions dû nous cacher à la fois des occupants et de l'Etat. Ici, les Russes mènent une guerre contre l'Ukraine. Dans mon pays, ce sont les autorités qui mènent une "guerre" contre nous, les journalistes."

 

 

Ales Piletski, l’une des victimes de cette répression violente et systématique, témoigne : "Au Bélarus, j'étais constamment empêché de travailler par les autorités qui m'arrêtaient sans raison, me menaçaient d'emprisonnement ou voulaient confisquer mon matériel. Le 24 juin 2020, des personnes masquées m'ont enlevé dans la rue, m'ont étranglé, mis dans un fourgon et roué de coups avant de me livrer à la police qui m'a demandé de leur remettre les photos que j'avais prise lors d'une manifestation."

 

 

La situation des journalistes au Bélarus ne cesse de se dégrader depuis l'élection présidentielle contestée d'Alexandre Loukachenko en août 2020. Les médias indépendants subissent une véritable persécution de la part des autorités comme RSF en a rendu compte dans un rapport publié l'an dernier avec l’Organisation mondiale contre la torture. Actuellement, 34 employés de médias sont maintenus arbitrairement en détention. Les médias indépendants sont quasiment tous interdits et leurs contenus reconnus comme "extrémistes" ne peuvent plus être relayés sous peine de prison.

 

 

L'Ukraine occupe la 97e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2021. Le Bélarus se situe à 158e position.

 

Publié le 01.04.2022
Mise à jour le 04.04.2022