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18 mars 2010 - Mis à jour le 25 janvier 2016

Web 2.0 Versus Control 2.0.


La bataille pour une information libre se joue de plus en plus sur le Net. La tendance générale qui se dessine
est celle d'un renforcement du contrôle par un nombre grandissant de pays,mais aussi d'un accroissement
des capacités de mobilisation de net-citoyens toujours plus inventifs et solidaires.

Internet, espace d'échanges et de mobilisation

Dans les pays autoritaires, où les médias traditionnels sont sous la coupe du régime, Internet offre un espace
unique de discussion et d'échanges d'informations,mais aussi de moteur de la contestation et de la
mobilisation. Internet représente le creuset dans lequel des sociétés civiles étouffées naissent et se
développent.

Les nouveaux médias, et en particulier les réseaux sociaux, ont mis à disposition des populations des
outils de collaboration qui permettent de remettre en cause l'ordre social. La jeunesse les a pris d'assaut.
Facebook est devenu le lieu de ralliement des militants empêchés de descendre dans la rue. Une simple
vidéo sur YouTubeNeda en Iran ou la marche safran des moines birmans – peut suffire à exposer au
monde entier les abus de gouvernements.Une simple clé USB peut permettre de diffuser des informations
interdites, comme à Cuba où elles sont devenues les samidzats locaux.

Les intérêts économiques et la défense de la liberté de circulation de l'information vont parfois de pair.
Dans certains pays, ce sont les entreprises qui ont obtenu un meilleur accès à Internet et aux nouveaux
médias, avec parfois des répercussions positives pour le reste de la population. Obstacle aux échanges
économiques, la censure du Web devrait figurer à l'agenda de l'Organisation mondiale du Commerce.
Plusieurs de ses membres, dont la Chine et le Viêt-nam, devraient être contraints d'ouvrir leurs réseaux
Internet avant de rejoindre le village global du commerce mondial.

Reprise en main

Le temps où Internet et les nouveaux médias constituaient le champ réservé des dissidents et des opposants
est révolu. Les dirigeants de certains pays ont été pris de court par cette émergence des nouvelles
technologies et l’apparition d’une nouvelle scène de débat public. La prise de conscience a été brutale
lorsque les “Révolutions de couleur” sont devenues des “Révolutions Twitter”. Il n'est désormais plus
question de laisser le contrôle du cyber-espace aux voix discordantes.Censure de contenus politiques ou
sociaux grâce aux derniers outils technologiques, arrestations et intimidations de net-citoyens, surveillance
omniprésente et fichage destinés à mettre en danger l'anonymat des internautes : les gouvernements répressifs
sont passés à l'acte.Une soixantaine de pays ont été concernés en 2009 par une forme de censure
du Web, soit deux fois plus que l'année passée. Le WorldWideWeb se fait grignoter progressivement par
la mise en place d'intranets nationaux, au contenu “validé” par les autorités. UzNet, Chinternet,Turkmen-
Net
, etc. Peu importe à ces dirigeants si de plus en plus d'internautes sont victimes d'une ségrégation
numérique. Le Web 2.0 se heurte au Control 2.0.

Quelques rares pays comme la Corée du Nord, la Birmanie ou leTurkménistan peuvent se permettre de
se couper totalement du WorldWideWeb. Le manque de développement des infrastructures leur sert
de prétexte.Mais du coup, le marché noir des télécommunications prospère, par exemple à Cuba ou à la
frontière entre la Chine et la Corée du Nord.

Les net-citoyens font les frais de cette répression accrue. Pour la première fois depuis la création d'Internet,
près de 120 blogueurs, internautes et cyberdissidents sont derrière les barreaux pour s'être exprimés
librement en ligne. Les plus grandes prison du monde pour les net-citoyens sont la Chine, largement en
tête avec 72 détenus, suivie du Viêt-nam et de l'Iran, qui ont lancé ces derniers mois des vagues brutales
d'arrestation.

D'autres qui n'ont pourtant pas de stratégie élaborée de contrôle ou de répression du Net ont arrêté
des net-citoyens ces derniers mois. Au Maroc, un blogueur et un propriétaire de cybercafés ont été emprisonnés
par des autorités locales. Ils auraient évoqué la répression d'une manifestation qui avait mal
tourné. En Azerbaïdjan, le pouvoir a pris en grippe Adnan Hadjizade et Emin Milli, deux blogueurs qui ont
dénoncé la corruption des autorités et les ont tourné en dérision dans une vidéo diffusée sur YouTube.
Quatre journalistes en ligne sont également derrière les barreaux au Yémen. Il est encore trop tôt pour
dire si ces arrestations demeurent des cas isolés ou s'il s'agit d'une reprise en main des nouveaux médias.

De plus en plus d'Etats envisagent ou se dotent de législations répressives et commencent à les appliquer.
C'est le cas de la Jordanie, du Kazakhstan et de l'Irak. Les démocraties occidentales n'échappent pas à cette
logique de régulation du Net. Au nom de la lutte contre la pédopornographie ou contre le vol de la propriété
intellectuelle, des lois et décrets ont été adoptés ou sont en cours d'examen en Australie, en France, en Italie, en Grande-Bretagne notamment. Au niveau international, l'accord ACTA, destiné à lutter contre
la contrefaçon, est négocié de manière confidentielle, sans consultation des ONG et de la société civile.
Il pourrait instaurer des mesures potentiellement liberticides tel l'instauration d'un système de filtrage non
soumis à une décision de justice.

Les pays scandinaves empruntent un chemin différent. En Finlande, le décret n°732/2009 fait de l'accès à
Internet un droit fondamental pour tous les citoyens. En vertu de ce texte, chaque foyer devra bénéficier
d'une connexion d'au moins 1 mégabit par seconde au 31 juillet 2010. D’ici 2015, elle devra être d'au
moins 100 mégabit par seconde. De son côté, le Parlement islandais examine à l'heure actuelle une proposition
de loi ambitieuse, "Icelandic Modern Media Initiative" (IMMI), destinée à protéger les libertés sur Internet,
en garantissant la transparence et l'indépendance de l'information. Si elle est adoptée, l'Islande
deviendrait un paradis cybernétique pour les blogueurs et les citoyens journalistes.

La riposte des internautes

La cyberguerre entre net-citoyens et autorités répressives repose sur l'efficacité des armes mises à la disposition
de chacun : systèmes de filtrage et de surveillance de plus en plus performants contre cryptage
des e-mails, proxies et outils de contournement de la censure de plus en plus sophistiqués (Tor, les VPN,
Psiphon, UltraReach, etc.). Ces derniers sont développés grâce à la solidarité de net-citoyens du monde
entier. Des milliers d'Iraniens utilisent par exemple des proxies destinés aux internautes chinois.

Les pressions internationales comptent aussi. Les intérêts géostratégiques des grandes puissances s'expriment
aussi sur le Web. Les Etats-Unis ont érigé, en janvier 2010, la liberté d'expression sur Internet en priorité
de leur politique étrangère. Reste à voir comment le pays va appliquer cette stratégie à ses relations
extérieures et quelle sera la réaction des pays concernés.

Isolés, les internautes, les dissidents et les blogueurs sont vulnérables. Ils commencent donc à se regrouper,
en associations ou au gré des combats qu'ils souhaitent mener. Ainsi sont nés une association des blogueurs
russes ou une autre des Marocains, des groupes d'internautes bélarusses qui lancent des campagnes contre
les décisions du gouvernement, d'autres de blogueurs égyptiens mobilisés contre la torture ou le coût de
la vie, et encore des internautes chinois qui organisent des cybermouvements en faveur des manifestants
iraniens sur Twitter. Que leurs causes soient nationales ou mondiales, les combats qu'ils mènent résonnent
et décideront du visage de l'Internet de demain. La résistance s'organise.

Les Ennemis d'Internet 2010

La liste des ennemis d'Internet établie par Reporters sans frontières réunit, cette année encore, les pires
violateurs de la liberté d'expression sur le Net : l'Arabie saoudite, la Birmanie, la Chine, la Corée du Nord,
Cuba, l'Egypte, l'Iran, l'Ouzbékistan, la Syrie, la Tunisie, le Turkménistan, le Viêt-nam.

Parmi ces pays, certains décident d'empêcher à tout prix leurs citoyens d'avoir accès à Internet : la Birmanie,
la Coree du Nord, Cuba et le Turkmenistan. Autant de pays où les obstacles techniques et financiers
sont conjugués avec un contrôle d'Etat et l'existence d'un intranet très limité. Coupure d'Internet ou
ralentissement majeur sont monnaie courante en périodes de troubles. L'Arabie saoudite et l'Ouzbékistan
optent pour un filtrage massif et incitent leurs internautes à l'autocensure. La Chine, l'Egypte, la Tunisie et
le Viet-nâm misent sur une stratégie de développement des infrastructures à des fins économiques mais
contrôlent de près le contenu politique et social (les systèmes de filtrage chinois et tunisiens sont de plus
en plus sophistiqués) et montrent une profonde intolérance vis-à-vis des voix critiques. La grave crise interne
qui traverse l'Iran depuis des mois a pris dans ses filets les net-citoyens et les nouveaux médias, devenus,
à leur tour, des ennemis du régime.

Parmi les pays “sous surveillance”, plusieurs démocraties. L'Australie, en raison de l'implantation prochaine
d'un système poussé de filtrage du Net et la Corée du Sud où des lois trop sévères encadrent les internautes,
en remettant en cause leur anonymat et en incitant à l'autocensure.

La Turquie et la Russie font leur entrée dans cette liste des “pays sous surveillance”. En Russie, suite au
contrôle exercé par le Kremlin sur la majorité des médias, Internet est devenu l'espace d'échange d'informations
le plus libre. Mais son indépendance est menacée par des arrestations et poursuites de blogueurs,
ainsi que des blocages de sites “extrémistes” qui ne le sont pas toujours. La propagande du régime est
de plus en plus présente sur la Toile. Il existe un vrai risque qu'Internet ne se transforme en outil de contrôle
politique.

En Turquie, les sujet tabous tournent principalement autour d'Atatürk, de l'armée, de la question des minorités
(kurde et arménienne notamment) et de la dignité de la Nation. A ce titre, plusieurs milliers de
sites sont bloqués, dont YouTube, suscitant des protestations. Les blogueurs et internautes qui s'expriment
librement sur ces sujets s'exposent à des représailles, notamment judiciaires.

D'autres pays, dont les Emirats arabes unis, le Bélarus et la Thaïlande, restent dans la liste des “pays sous
surveillance”, mais devront réaliser des progrès pour ne pas basculer dans celle des “Ennemis d'Internet”.
La Thaïlande, en raison des abus liés au crime de lèse-majesté, les Emirats à cause du renforcement du filtrage.
Et le président bélarusse vient de signer un décret liberticide qui régule le Net, et qui entrera en
vigueur à l'été, quelques mois avant les élections.

Lucie Morillon
Responsable du Bureau Nouveaux Médias

Jean-François Julliard
Secrétaire général

Voir les ennemis d'Internet et les pays sous surveillance : http://www.rsf.org/fr-ennemi36628-Arabie_Saoudite.html