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28 juin 2019

Un an après la fusillade au “Capital Gazette” son rédacteur en chef partage ses réflexions sur la liberté de la presse

CREDIT: Capital Gazette
Le 28 juin 2018, un tireur ouvrait le feu dans la rédaction du Capital Gazette, à Annapolis, capitale du Maryland. Un an après, Reporters sans frontières (RSF) publie une tribune exclusive du rédacteur en chef du quotidien régional, Rick Hutzell, dans laquelle il confie ses réflexions sur la liberté de la presse depuis cette tragédie. Cinq membres de sa rédaction ont péri dans cette fusillade, la plus meurtrière des attaques ciblées contre des journalistes dans l’histoire des Etats-Unis. Le pays a depuis chuté à la 48e place sur 180 pays dans notre dernier classement sur la liberté de la presse dans le monde. Depuis ce jour de 2018, 51 journalistes ont été tués, tous pays confondus, pour avoir simplement voulu informer.

Un an après, par Rick Hutzell, rédacteur en chef du Capital Gazette  

 

Je suis récemment intervenu à la conférence des journalistes d’investigation et des éditeurs à Houston (Texas). Ce fut un honneur d’être invité, mais je me suis réellement demandé ce que je pourrais bien raconter qui puisse avoir une signification pour ces  reporters et éditeurs qui sont, disons-le franchement, très impressionnants. 

 

J’ai donc simplement raconté notre histoire. La rédaction du Capital Gazette a été attaquée le 28 juin 2018. Cinq personnes ont été tuées, six ont survécu. Grâce au dévouement de notre équipe, à l’aide de nos collègues du Baltimore Sun et de Tribune Publishing et à l’assistance de l’Université du Maryland et d’autres encore, nous avons continué à publier.

 

Ce travail a été reconnu par la profession, et, c’est le plus important, par nos lecteurs. La mort de nos collègues et amis, Wendi Winters, Rob Hiaasen, John McNamara, Gerald Fischman et Rebecca Smith, fut une tragédie. Mais, comme pour tout autre événement qui touche les gens, cette tragédie a permis de mettre en lumière les besoins bien réels de ceux qui ont été touchés.

 

Ces morts ont donc eu une importance significative pour des organisations comme Reporters sans frontières (RSF) qui observent une menace grandissante contre la liberté de la presse dans le monde. Il est certain que de voir les survivants de notre équipe sur la couverture du Time magazine, au même titre que Jamal Khashoggi, Kyaw Soe Oo et Wa Lone, ainsi que Maria Ressa, nous a montré combien nous avons en commun avec des journalistes qui mènent une vie complètement différente de la nôtre.

J'ai continué à douter, cependant, que notre histoire était similaire à la leur. Oui, des membres de notre équipe ont été visés. Cependant, lorsqu’un individu muni d’une arme à feu tente de réduire au silence un journal local, ce n’est pas la même chose que lorsqu’un gouvernement tente de faire taire les critiques à son endroit.

 

Oui, je crois que mes amis sont morts car ils ont choisi d’être journalistes. Wendi s’est littéralement jetée sur le tireur pour tenter de l’arrêter, devenant la première journaliste que je connaisse à mourir en défendant une rédaction.

 

Mais les Etats-Unis traversent une crise liée aux fusillades de masse, notre tragédie est donc aussi celle de tous ceux touchés par ce mal. Le deuil que j’ai vécu n’était pas plus important que le deuil vécu à Las Vegas, à Aurora ou à Newtown.

 

Et puis je suis allé à Houston. Les gens étaient gentils. Ils ont apprécié le travail que nous avons fait le 29 juin puis le jour suivant, et celui d’après. Dans mon discours, j’ai parlé de ce qui est arrivé ce jour-là, et les jours suivants. J’ai expliqué comment nous avons décidé de poursuivre ce travail que mes amis adoraient, pas seulement pour leur rendre hommage mais parce que c’était d’une importance vitale pour notre communauté.

 

A la fin, une jeune femme de Corée du Sud s’est présentée à moi.  J’ai été sonné en apprenant qu’elle était venue de Séoul pour me rencontrer. Réfléchissez-y une seconde. Je suis le rédacteur en chef d’un petit journal d’Annapolis. Ma journée est bien plus susceptible d’être dédiée au courrier des lecteurs, à des appels à propos de problèmes de livraison et à des rencontres avec des candidats au conseil municipal qu’aux grands événements de ce monde.

 

Mais notre histoire a touché cette femme. Elle a expliqué qu’elle représentait une fondation qui travaille avec de petits journaux en Corée du Sud afin de les aider à bâtir leur présence en ligne. Les journalistes sud-coréens sont démoralisées, a-t-elle assuré. Ils sont peu respectés par le public depuis ce qui a été perçu comme une couverture sensationnelle du naufrage du MV Sewol en 2014. Des centaines de personnes sont mortes lors de cette tragédie, dont de très nombreux lycéens. La pression a été renforcée par la violente réaction des partisans de Park Geun-hye, la présidente sud-coréenne, qui a été écartée du pouvoir en 2017. Ses supporters politiques ont alors accusé les médias. 

 

La jeune femme m’a invité à une conférence cet automne à Séoul, précisant qu’elle espérait que notre histoire aurait du sens pour les journalistes de son pays. J’ai dû décliner. C’était une offre chaleureuse, mais c’est à l’autre bout de la planète et mon travail est à Annapolis. 

 

Ce que je sais, c’est que mon message aux journalistes de Corée du Sud et du monde entier est simple. Peu importe la menace, votre dévouement à votre travail de journaliste est ce qui garantit la survie de la liberté de la presse. Ce qui importe, c’est de répondre présent et de faire son travail, même si cela nous brise le coeur. Même si c’est dangereux.

 

Rick Hutzell est le rédacteur en chef du Capital Gazette à Annapolis, un journal qui appartient au Baltimore Sun Media Group et à Tribune Publishing. Il est membre du comité de conseil pour le Fallen Journalists Memorial (Le mémorial dédié aux journalistes tués). La rédaction du Capital Gazette a reçu une mention spéciale du Prix Pulitzer en 2019.