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23 juillet 2016 - Mis à jour le 25 juillet 2016

Turquie: après la tentative de coup d’Etat, la purge des médias s’intensifie

Crédit : Ozan Kose / AFP
Une semaine après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, Reporters sans frontières (RSF) dénonce l’intensification du harcèlement des médias critiques en Turquie.

Interpellations de journalistes, saisie de tirages complets, adoption de l’état d’urgence… Alors que la répression du coup d’Etat avorté du 15 juillet prend des airs des chasse aux sorcières, le climat est de plus en plus lourd pour les médias turcs.


Personne ne conteste la légitimité des autorités turques à préserver l'ordre constitutionnel après cette tentative de coup d'Etat, déclare Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’est et Asie centrale de RSF. Mais la démocratie, à laquelle des centaines de civils ont donné leur vie, ne peut être protégée en piétinant les libertés fondamentales. Le caractère massif et arbitraire des attaques que subissent les médias turcs depuis une semaine évoque plutôt une volonté de revanche et de mise au pas. Il est temps que les autorités y mettent un terme.”


Journalistes arrêtés, tirages saisis


Le 21 juillet, le journaliste et défenseur des droits de l’homme Orhan Kemal Cengiz a été arrêté à l’aéroport Atatürk d’Istanbul. Le chroniqueur d’Özgür Düşünce a été placé en détention, tandis que son épouse Sibel Hürtaş, également journaliste, était libérée après quelques heures.


Deux journalistes du quotidien conservateur Meydan, arrêtés le 20 juillet au cours d’un raid policier à leur rédaction d’Istanbul, ont été remis en liberté le lendemain. Le directeur de la rédaction, Levent Kenez, et sa rédactrice en chef, Gülizar Baki, sont accusés de poursuivre une ligne éditoriale “semblable à celle d’un organe de presse” de l’organisation FETÖ”. Cet acronyme officiel désigne comme “terroriste” le mouvement du prédicateur Fethullah Gülen, ancien allié du président Erdogan devenu sa bête noire et présenté comme le responsable du coup d’Etat raté. La police a saisi tout le tirage du 20 juillet 2016, arguant du “bon déroulement de l’enquête” et de “la possibilité de susciter la colère dans la société”. Meydan a depuis lors mis un terme à ses activités, tout comme d’autres titres réputés favorables à la confrérie Gülen, tels que le magazine Nokta ou la chaîne Can Erzincan.


Le tirage de l’hebdomadaire Leman a également été saisi par la police d’Istanbul, le 20 juillet, avant de pouvoir être distribué. La couverture de ce numéro représentait Fethullah Gülen en uniforme de commandant et plaidait pour l’établissement d’une commission d’enquête internationale afin d’établir l’identité des responsables du coup d’Etat avorté.


Purge et appels à la purge


Même les médias publics n’échappent pas à la purge. Osman Köse, président de Habersen, syndicat défendant les professionnels du secteur, a informé RSF qu’au moins six de ses membres avaient été mis à pied, à titre conservatoire, dans le cadre de l’enquête ouverte pour démasquer les membres et amis supposés de la confrérie Gülen. Au total, plus de 300 employés des médias publics seraient concernés, notamment au sein de la chaîne nationale TRT et de l’Agence Anatolie.


La chasse s’accentue aussi sur les réseaux sociaux, où le moindre propos critique tend à être interprété comme un soutien ouvert au coup d’Etat avorté. Le 18 juillet, le directeur de la rédaction du quotidien pro-gouvernemental Güneş, Turgay Güler, a ainsi pris à partie le site d'information T24 sur Twitter : “Le site de la terreur T24 continue de mener son coup d’Etat. Mais comment cela est-il possible!!” puis “Pourquoi T24, qui sert de base au coup d’Etat, est-il toujours ouvert?” De nombreux journalistes, turcs comme étrangers, sont visés par des messages d’intimidation allant jusqu’aux menaces de mort.


Un état d’urgence lourd de menaces


Conformément à la proposition du Conseil national de sécurité, le gouvernement de Binali Yıldırım a décrété l’état d’urgence (OHAL) pour une durée de trois mois, le 20 juillet. Cet état d’urgence se fonde sur la loi n°2935 de 1983, dont l’article 11(e) prévoit que “l'impression et la distribution de certains journaux, revues, brochures, livres, tracts et autres peut être interdite. Leur introduction dans la région soumise à l’état d’urgence peut être interdite et s’ils proviennent de l’extérieur, leur importation peut être soumise à l’autorisation des autorités. En cas d’interdiction, ces publications peuvent faire l'objet de saisie.”


La possibilité pour un particulier de saisir la Cour constitutionnelle en cas de violation de ses droits est suspendue, de même que la possibilité de contester une mesure administrative. Entre sa première introduction, en 1983, et sa levée complète, en 2002, l’état d’urgence avait permis aux autorités de saisir ou d’interdire la distribution de plus d’une vingtaine de périodiques dans les régions du sud-est à majorité kurde. De nombreux journalistes avaient été arrêtés en toute impunité et des journalistes étrangers avaient été expulsés du pays.


La Turquie occupe la 151e place sur 180 au Classement mondial 2016 de la liberté de la presse, établi par RSF.


Retrouver les précédents communiqués de RSF sur le coup d’Etat avorté et ses suites :

Après le coup d’Etat avorté, la purge des médias ? (18 juillet 2016)

Coup d’État avorté : les journalistes turcs au bord du gouffre (16 juillet 2016)