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23 mars 2018

Sommet UE / Turquie : les Européens doivent être fermes sur la liberté de la presse

Crédit : Emmanuel Dunand / AFP
A l’approche du sommet du 26 mars 2018 entre les dirigeants turcs et européens, Reporters sans frontières (RSF) demande à l’Union européenne de poser à la Turquie des conditions fortes en matière de respect de la liberté de la presse.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan est attendu le 26 mars à Varna, en Bulgarie, pour une rencontre avec le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et celui du Conseil européen, Donald Tusk. L’occasion de faire le point sur les relations bilatérales deux ans après l’accord UE/Turquie sur les migrants. A cette occasion, RSF appelle dans un courrier les dirigeants européens à demander fermement la restauration du pluralisme, la levée de l’état d’urgence et la libération de tous les journalistes injustement emprisonnés.


A l’attention de M. Juncker, M. Tusk et Mme Mogherini,


Madame, Messieurs,


Alors que vous vous apprêtez à rencontrer M. Erdoğan le 26 mars à Varna, vous ne pouvez pas ignorer la répression sans précédent qui s’abat sur les journalistes et les médias en Turquie. Le pays occupe la 155e place sur 180 au dernier Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF. La chasse aux médias critiques menée par les autorités turques culmine depuis la tentative de putsch de juillet 2016.


L’état d’urgence en vigueur depuis lors a permis aux autorités de liquider d'un trait de plume près de 150 médias, réduisant le pluralisme à une poignée de journaux à faible tirage. Ces derniers, à l’image des quotidiens Cumhuriyet (Prix RSF de la liberté de la presse en 2015), Sözcü et BirGün, font l'objet d'un harcèlement croissant. Le rachat cette semaine du groupe de presse Doğan par la holding Demirören, proche du pouvoir, parachève la mise au pas de la grande presse. Le paysage médiatique est désormais dominé par la propagande gouvernementale.


La Turquie est de nouveau la plus grande prison du monde pour les professionnels des médias. Des propos critiques du pouvoir, une collaboration avec un média “suspect”, un contact avec une source sensible ou l'usage d'une messagerie cryptée suffisent souvent à jeter un journaliste derrière les barreaux, sans que la justice estime nécessaire de prouver une quelconque implication individuelle dans des activités criminelles. Les tribunaux turcs ont récemment ignoré plusieurs arrêts de la Cour constitutionnelle, la plus haute institution judiciaire du pays, ordonnant la remise en liberté immédiate de journalistes emprisonnés. Une résistance qui va “à l’encontre des principes fondamentaux de l’Etat de droit”, a récemment reconnu la Cour européenne des droits de l’homme.


Après plus d’un an de détention provisoire, les verdicts commencent à tomber : les premiers journalistes accusés de complicité avec la tentative de putsch, les célèbres Ahmet Altan, Mehmet Altan et Nazli Ilicak, ont été condamnés à la prison à vie aggravée le mois dernier. Vingt-cinq de leurs collègues ont écopé de peines de réclusion criminelle peu après. Le verdict est proche pour 31 anciens collaborateurs de Zaman, appelés à comparaître le 5 avril, ou encore pour 17 collaborateurs de Cumhuriyet dont le procès reprend le 24 avril.


La censure d’Internet et des réseaux sociaux atteint elle aussi des niveaux inédits : au blocage chronique de nombreux sites d'information et au ralentissement régulier des réseaux sociaux, s'ajoutent désormais l’arrestation régulière d’internautes et le blocage des outils de contournement de la censure (VPN, réseau Tor...). Des centaines d’internautes ont été interpellés depuis la mi-janvier pour avoir critiqué l’offensive turque dans la région syrienne d’Afrine.


Nous ne saurions trop souligner que cette politique est lourde de menaces, y compris pour l’UE. Menée au nom de la lutte contre le terrorisme, elle renforce dangereusement l’instabilité du pays, déjà fragilisé par la crise géopolitique régionale. En hystérisant le climat politique et en empêchant les différents segments de la population de débattre démocratiquement, le président Erdoğan accentue les profondes lignes de fracture d’une société très polarisée. En sapant les fondements de la démocratie turque et en tarissant les sources d’information indépendante, il fait de son pays un partenaire imprévisible et peu fiable pour l’Europe.


Madame, Messieurs, nous vous demandons de rappeler clairement à M. Erdoğan que la Turquie ne peut attendre aucune avancée dans ses relations avec l’UE tant que la liberté de la presse et l’Etat de droit y sont foulés aux pieds. Si nous comprenons parfaitement la nécessité de coopérer avec Ankara sur certains sujets, les relations bilatérales doivent plus que jamais être régies par une approche conditionnelle. Or, bien que les autorités turques affirment avoir rempli tous les critères requis pour exempter leurs ressortissants de visas vers l’UE, par exemple, elles n’ont encore apporté aucune modification à la législation antiterroriste, qui reste largement utilisée pour persécuter les voix critiques.


Nous comptons sur vous pour demander fermement à M. Erdoğan la restauration du pluralisme, la levée de l’état d’urgence et la libération immédiate de tous les journalistes emprisonnés sans preuve d’une implication individuelle dans la commission d’un crime reconnu en droit international. Les arrêts de la Cour constitutionnelle turque et de la Cour européenne des droits de l’homme sur Şahin Alpay et Mehmet Altan doivent être appliqués sans délai. Nous vous prions également d’augmenter le soutien de l’UE à la société civile turque et aux journalistes indépendants : leur résistance est opiniâtre mais le combat est inégal. Ils en ont plus que jamais besoin.


Nous restons à votre entière disposition pour des éléments plus détaillés. En vous remerciant par avance pour votre attention, je vous prie d’agréer l’expression de mes respectueuses salutations.


Christophe Deloire

Secrétaire général