Actualités

28 août 2015 - Mis à jour le 18 août 2016

RSF saisit le Groupe de travail de l’ONU sur les disparitions de journalistes dans dix pays


A l’occasion de la Journée internationale des victimes de disparition forcée, le 30 août, Reporters sans frontières (RSF) a saisi le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires et celui sur la détention arbitraire des disparitions de journalistes dans dix pays.

Dans un courrier adressé aux présidents des deux groupes, Ariel Dulitzky et Seong-Phil Hong, le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, a demandé le 28 août l’ouverture ou la relance d’enquêtes sur ces cas de disparition et le déclenchement de démarches auprès des États qui violent le droit international à ce sujet.

Le courrier de RSF évoque tant le cas des neuf journalistes disparus en Irak depuis l’an dernier que celui des journalistes érythréens dont on est sans nouvelles depuis 2001. Les disparitions sont souvent le fait d’auteurs inconnus. Dans des pays comme le Mexique et la Colombie, les disparus sont victimes d'affaires sensibles liées notamment au crime organisé ou à la violence politique. Mais des gouvernements maintiennent des journalistes à l’isolement pendant des mois dans des lieux de détention secrets. C'est en particulier le cas en Syrie, en Erythrée, en Libye, en Iran et au Turkménistan.

Les disparitions forcées sont les conséquences d’actes criminels qui violent plusieurs droits de l’homme, le droit à la vie, le droit à la liberté, à un jugement équitable, écrit Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, dans sa lettre. La violence et les crimes contre les journalistes constituent des attaques non seulement contre les victimes mais contre la liberté d’expression, le droit d’informer et son corollaire le droit de recevoir des informations.

Pour chacun des cas de disparitions ou des pays concernés, RSF a rempli un formulaire officiel envoyé en accompagnement de la lettre.

1 - Maria Esther Aguilar Cansimbe (Mexique), disparue depuis 2009

Au Mexique, María Esther Aguilar Cansimbe est portée disparue depuis le 11 novembre 2009. Employée du journal local El Diario de Zamora, et correspondante du média Cambio de Michoacan, elle travaillait depuis quatre ans sur les affaires policières et criminelles dans l‘Etat du Michoacan (sud-ouest). Le jour de sa disparition, la journaliste a quitté son domicile de Zamora pour une destination inconnue après avoir reçu un mystérieux appel téléphonique. Peu de temps auparavant, elle avait dénoncé une affaire d’abus d’autorité impliquant le directeur de la police locale, et subi des pressions pour avoir publié des informations sur des membres d’un cartel, “La Familia”. Cinq ans après sa disparition, l’enquête est suspendue et les enquêtes du parquet fédéral spécialisé dans les atteintes à la liberté d’expression n’ont pas avancé.


2 - Borja Lázaro (Colombie), disparu depuis 2014

Le photographe indépendant de nationalité espagnole Borja Lázaro a disparu dans la nuit du 7 au 8 janvier 2014 à Cabo de la Vela, dans la province de Guajira, au nord-est de la Colombie. Il réalisait une série de reportages sur les cultures indigènes. Sa disparition dans une zone de narco-trafic où opèrent les Bacrim (bandas criminales, anciennement connues sous le nom de para-militaires) laissent penser que Borja Lázaro aurait pu être enlevé. Les autorités colombiennes et espagnoles se sont saisies du dossier le 23 janvier 2014, mais, plus d’un an et demi après les faits, l’enquête n’a pas connue d’avancées sérieuses.


3 - Prageeth Ekneligoda (Sri Lanka), disparu depuis 2010


L'analyste politique et caricaturiste Prageeth Ekneligoda, connu pour ses critiques à l’égard du pouvoir (à l’époque aux mains du clan Rajapaksa), a disparu le 24 janvier 2010 alors qu’il quittait les bureaux du site d’information Lanka E-news à Homagama, près de Colombo. Les autorités sri-lankaises n’ont pas cherché à retrouver le caricaturiste ni fourni d’informations à la famille. En 2011, RSF et Cartooning for peace avaient lancé une campagne internationale de soutien.

Cinq ans après sa disparition, l’enquête a été rouverte à la suite de l’élection du Président Sirisena, en janvier 2015. Le 8 août dernier, deux anciens membres des Renseignements des Tigres Tamouls et un officier de l’armée sri-lankaise ont été arrêtés, ainsi que quatre autres militaires, le 24 août. Les membres des Tigres Tamouls ont confessé avoir enlevé Prageeth et l’avoir remis à un camp militaire à Girithale, au centre du pays le jour même.


4 - Ahmed Rilwan (Maldives), disparu depuis 2014

Aux Maldives, le journaliste Ahmed Rilwan est porté disparu depuis le 8 août 2014. Collaborateur du journal en ligne indépendant Minivan News, il écrivait principalement sur des sujets relatifs à la religion, la politique et l’environnement. Quelques jours plus tôt, ce reporter de 28 ans avait fait part de menaces de mort proférées à son encontre. Vu pour la dernière fois à la gare maritime de Hulhumalé, dans la capitale, il aurait été, selon plusieurs témoins, kidnappé et emmené de force dans une voiture. En septembre 2014, trois suspects ont été arrêtés avant d’être relâchés sans poursuites. Aucune avancée dans l’enquête n’a été réalisée depuis un an. Au contraire, la police cherche à intimider la famille et les soutiens du journaliste. Le 8 juillet 2015, elle a ainsi empêché la tenue d’une conférence de presse sur l'état des recherches.


5 - Pirouz Davani (Iran), disparu depuis 1998


Pirouz Davani
, rédacteur en chef du journal Pirouz, a disparu le 25 août 1998, à l’âge de 37 ans. Il avait été membre du parti Toudeh (communiste pro-soviétique) et détenu à ce titre pendant sept mois en 1982. Il avait également été arrêté et emprisonné presque huit mois en 1989 pour la publication de plusieurs articles sur les témoignages des familles de prisonniers exécutés.

La disparition de Pirouz Davani s’inscrit dans une période sombre de l’histoire de l’Iran au cours de laquelle de nombreux intellectuels et opposants ont été assassinés. Dans son édition du 28 novembre 1998, le journal Kar-e-Karagar avait fait état de rumeurs sur « l’exécution » de Pirouz Davani. Fin novembre 2000, Akbar Ganji, journaliste de Sobh-é-Emrouz qui enquêtait sur l’affaire, a confirmé ces rumeurs et mis en cause le procureur du tribunal spécial du clergé, Mohseni Ejehi, (un mollah proche d’Ali Khamenei, également ex-ministre des Renseignements, procureur général du pays et actuel numéro deux et porte-parole du ministère de la justice) dans cet assassinat. Aucune enquête n’a été menée par la justice iranienne.


6 - Sofiane Chourabi et Nadhir Ktari (Libye), disparus depuis le 8 septembre 2014


Portés disparus depuis le 8 septembre 2014, Sofiane Chourabi et Nadhir Ktari, citoyens tunisiens et journalistes pour la chaîne First TV, étaient partis en Libye pour un reportage sur la situation sécuritaire à la frontière tuniso-libyenne. Ils ont été aperçus pour la dernière fois dans la région d’Ajdabiya. Des rumeurs ont annoncé leur mort - aux mains des djihadistes du groupe Etat islamique - en janvier 2015. Aucune confirmation n’est venue.

Le gouvernement de Tobrouk, reconnu par la communauté internationale, a annoncé fin avril l’assassinat par des groupes armés de sept journalistes sur le territoire libyen, parmi lesquels Sofiane et Nadhir, en plus de quatre journalistes de la chaîne Barqa TV : le caméraman égyptien Mohamed Galal et les Libyens Khaled Al-Subhi, Younès Al-Mabrouk, Abdussalam Al-Maghrebi et Youssef Al-Qamoudi.

Cette annonce n’ayant été suivie d’aucune preuve tangible à ce jour, RSF a demandé l’ouverture d’une enquête indépendante au représentant spécial des Nations Unies en Libye, Bernardino Léon, en vertu de la résolution 1738 du Conseil de sécurité des Nations Unies de décembre 2006 et des conventions de Genève et de leurs protocoles additionnels. Lors de différentes conférences de presse et rassemblements organisés en solidarité avec la famille des deux journalistes, RSF a appelé les autorités tunisiennes et acteurs du processus transitionnel libyen à faire la lumière sur cette affaire.


7 - Au moins neuf journalistes (Irak), disparus depuis 2014


Depuis juin 2014 et le début de l’offensive du groupe Etat islamique vers le nord de l’Irak, plus de vingt journalistes ont été enlevés. Certains ont été tués tandis que d’autres, finalement relâchés. Aujourd’hui, on compte au moins neuf journalistes détenus par le groupe Etat islamique dont on est sans nouvelles.

Depuis l’offensive du groupe Etat islamique, certaines régions d’Irak ne sont plus couvertes par les reporters. Conscients du pouvoir de l’information dans une guerre militaire, stratégique mais aussi de communication avec l’armée irakienne et ses alliés, les membres du groupe Etat Islamique ciblent délibérément des journalistes, qu’ils accusent de collaborer avec le régime irakien ou de fournir des informations à l’extérieur du territoire.

8 - Nazım Babaoğlu (Turquie), disparu depuis 1994

Jeune correspondant du journal prokurde Özgür Gündem à Urfa, dans le sud-est de la Turquie, Nazım Babaoğlu a disparu sans laisser de traces le 12 mars 1994. A la suite d’un mystérieux appel téléphonique à la rédaction, il s’était porté volontaire pour partir en reportage dans la petite ville de Siverek. L’enquête devait porter sur les agissements des “gardiens de village”, des miliciens pro-gouvernementaux qui contribuaient à semer la terreur dans la région. Il n’en est jamais revenu. Plus de vingt ans après sa disparition, aucune enquête crédible n’a encore été menée.

Au plus fort des combats entre l’armée et la rébellion kurde du PKK, dans les années 90, collaborer avec Özgür Gündem était extrêmement risqué. Le cas de Nazım Babaoğlu est exemplaire de l’impunité qui continue de régner pour les crimes de masse commis dans les années 90 en Turquie, y compris l’assassinat d’une vingtaine de journalistes. Bien que le dispositif répressif mis en place à cette époque pour lutter contre le mouvement national kurde soit désormais bien connu, la justice se fait toujours attendre. L’impunité est de plus verrouillée par la prescription, qui s’applique au bout de vingt ans aux homicides non résolus.


9 - "Chief" Ebrima Manneh (Gambie), disparu depuis 2006


"Chief" Ebrima Manneh
, journaliste du quotidien privé pro-gouvernemental The Daily Observer, a été arrêté par la National Intelligence Agency (NIA, services de Renseignements), le 7 juillet 2006 pour une raison inconnue, peu après la fin du Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine qui s’était tenu à Banjul. Il n'a jamais été revu par ses proches depuis. En 2009, la ministre de la Justice de l’époque, Marie Saine Firdaus, a nié toute implication du gouvernement dans sa disparition. Une semaine plus tard, un policier déclarait avoir vu le journaliste en 2008 dans l’enceinte de la tristement célèbre prison de Banjul, Mile Two. Enfin, en mars 2011, le président gambien déclarait : « Je dois vous dire très clairement que le gouvernement n’a rien à voir avec la mort ou la disparition de Chief Manneh. » Reporters sans frontières ne l’a jamais considéré comme mort. "Chief" Ebrima Manneh figure toujours dans la liste des journalistes emprisonnés sur le site Internet de l’organisation.


10 - Onze journalistes d’Erythrée, disparus depuis 2001


En septembre 2001, alors que tous les regards se tournaient vers les Etats-Unis et l'Afghanistan, la vie a basculé à Asmara, capitale de l’Erythrée. Du jour au lendemain, onze journalistes en vue ont été arrêtés et, au cours des mois qui ont suivi, maintenus en détention illégale avant d'être transférés dans d'autres lieux. C'était il y près de quinze ans et depuis, personne n'a plus jamais entendu parler d'eux. Le gouvernement érythréen refuse de dire s'ils sont en vie, et, si c’est le cas, où ils sont détenus. Evidemment, pas question non plus de leur donner accès à la justice. Selon les informations dont RSF dispose, quatre d'entre eux seulement seraient encore vivants. Il s'agirait de Dawit Isaak, Seyoum Tsehaye, Amanuel Asrat et Temesgen Gebreyesus, toujours portés disparus.