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27 mai 2020 - Mis à jour le 3 juin 2020

Royaume-Uni : la liberté de la presse menacée par l’attitude agressive du gouvernement

AFP
L’attitude agressive du gouvernement britannique vis-à-vis face de certaines publications traitant de la pandémie de la Covid-19 et les restrictions imposées aux journalistes participant aux conférences de presse officielles quotidiennes alimentent une hostilité et une défiance croissantes vis-à-vis des médias au Royaume-Uni. Reporters sans frontières (RSF) appelle à ce que cette tendance s’inverse rapidement afin de préserver la liberté de la presse.

« Fausses allégations », « mensonges et erreurs », « article inexact », « ne croyez pas tout ce que vous lisez dans les journaux »… Depuis quelques semaines, la liberté de la presse au Royaume-Uni subit de plus en plus d’atteintes de la part du gouvernement alors que la population reste confinée.


Le 22 mai, les quotidiens The Guardian et The Daily Mirror ont révélé que le conseiller spécial du Premier ministre, Dominic Cummings, avait parcouru 400 km de Londres à Durham, dans le nord de l’Angleterre, avec sa famille, en dépit des symptômes du Covid-19 présentés par sa femme et sans tenir compte des consignes de confinement du gouvernement. Pendant plusieurs jours, la nouvelle a fait les choux gras de la presse nationale, qui dévoilait de nouveaux détails à mesure que le public manifestait sa colère devant l’infraction du conseiller spécial aux règles du confinement.


En réaction, Downing Street a publié une déclaration très inhabituelle : « Nous refusons de perdre notre temps à répondre à un flot de fausses allégations contre M. Cummings émises par des journaux en campagne électorale. » Le 26 mai, au lendemain d’une conférence de presse inédite organisée par Dominic Cummings au 10 Downing Street afin de donner sa version des faits, le hashtag #ScumMedia (#MediasPourris) déferlait sur Twitter en Grande-Bretagne, accompagnant de multiples attaques sur la façon dont les médias avaient couvert affaire, et en particulier la chaîne d’information Sky News.


La réponse de Downing Street s’inscrit dans la tendance pour le moins inquiétante du gouvernement à réagir de manière agressive à certains articles traitant de la pandémie de la Covid-19, tandis que de nombreux officiels déclinent à l’envi l’éternel « vous ne devriez pas croire tout ce que vous lisez dans la presse ».  


« Nous sommes extrêmement préoccupés par l’attitude du gouvernement britannique qui consiste à qualifier de “faux” un travail journalistique d’intérêt public et de “journaux en campagne” les médias qui le publient. Cette stratégie que l’on pourrait qualifier de “trumpienne” ne sert qu’à alimenter une hostilité et une défiance publique envers les médias. Elle entre en complète contradiction avec l’engagement affiché du gouvernement de soutenir la liberté de la presse dans le monde – et doit immédiatement cesser avant que la liberté de la presse au Royaume-Uni n’en subisse les graves conséquences », a déclaré Rebecca Vincent, directrice du bureau Royaume-Uni de RSF.


Le 19 avril, le  blog du centre des médias du Département de la santé et de la protection sociale a publié une réaction curieusement détaillée, point par point . Elle conteste l’enquête largement plébiscitée du Sunday Times intitulée « Coronavirus : les 38 jours qui ont vu la Grande-Bretagne courir au désastre ». Un porte-parole du gouvernement dont le nom n’est pas révélé y déclare que l’article contenait « une série de mensonges et d’erreurs » avant d’accuser le titre – l’un des plus importants du pays – « de grandement déformer » le travail effectué par le gouvernement aux premières heures de la pandémie.


Le 15 mai, la responsable de la rubrique politique et enquêtes du Manchester Evening News, Jennifer Williams, a été contrainte de justifier la publication d’un article sur l’intention du gouvernement d’abandonner un projet de refuge d’urgence pour les sans-abri, lorsque le ministère du Logement et les collectivités locales l’ont accusée sur Twitter d’avoir publié un « article inexact ». Jennifer Williams a par la suite posté ce qu’elle ressentait de se voir « crier dessus par le gouvernement » pour la rédaction d’un article : cela rend malade, « flageolant, affolé et parano ».


Les journalistes font également l’objet de restrictions lorsqu’ils participent aux conférences de presse quotidiennes du gouvernement, durant lesquelles le Premier ministre ou un autre officiel actualise la situation sur la crise sanitaire que traverse le pays. Les journalistes ne peuvent y participer que virtuellement, et leur micro est presque systématiquement coupé après une première question. Les suivis étant ainsi rarement autorisés, ils sont confrontés à l’impossibilité de questionner leur interlocuteur avec rigueur.


Le correspondant du site d’information openDemocracy, James Cusick, un journaliste accrédité auprès des lobbies parlementaires et spécialisé en politique depuis des dizaines d’années, s’est aussi vu notifié par Downing Street qu’il ne serait plus autorisé à poser des questions aux conférences de presse sous le prétexte qu’openDemocracy était un organe « en campagne électorale ». Les derniers articles de James Cusick pour openDemocracy faisaient état de graves manquements de la part du gouvernement dans sa gestion des tests.


Les correspondants étrangers sont par ailleurs purement et simplement exclus de ces conférences de presse quotidiennes et témoignent des difficultés croissantes qu’ils rencontrent pour avoir accès aux officiels – ou pour obtenir d’eux des informations.


« Lors de sa conférence de presse à Downing Street, Dominic Cummings a affronté les questions des journalistes en personne - ce qui contraste radicalement avec les conditions imposées lors des conférences de presse quotidiennes du gouvernement. Cela montre aussi qu’une présence physique peut être gérée en toute sécurité. Le 10 Downing Street devrait reprendre sans tarder ses conférences de presse “physiques” et permettre aux journalistes de faire leur travail sans entrave », précise Rebecca Vincent.


Le Royaume-Uni occupe le 35e rang sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2020 établi par RSF.