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23 novembre 2021

Reprise en Turquie des procès pour les meurtres des journalistes Jamal Khashoggi et Musa Anter : le défi de rendre la justice

Alors que de nouvelles audiences des procès pour meurtre de l’éditorialiste saoudien Jamal Kashoggi et de l’intellectuel kurde Musa Anter vont avoir lieu cette semaine, Reporters sans frontières (RSF) appelle les autorités turques à prendre des mesures immédiates pour amener devant la justice les personnes impliquées dans le meurtre de ces journalistes – qu’ils en soient les commanditaires, les instigateurs ou les exécutants.

La cinquième audience du procès pour meurtre de l’éditorialiste saoudien Jamal Khashoggi se déroulera le 23 novembre prochain au tribunal de Çağlayan, à Istanbul.

Au cours des deux dernières audiences, la cour a rejeté les demandes de la fiancée du journaliste, Hatice Cengiz, d’accepter en tant que preuves le rapport déclassifié du service de renseignement américain publié il y a quelques mois. Ce rapport révélait la responsabilité du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) dans l’approbation de ce meurtre. A chacune de ces audiences, le juge a déclaré que le rapport « n’apporterait rien au dossier », et Hatice Cengiz a été priée de soumettre sa demande directement au Procureur général.

 

Les 26 accusés par contumace impliqués dans cette affaire, qui a débuté le 3 juillet 2020, sont tous des citoyens saoudiens. Jusqu’à présent, la cour a entendu les témoignages de plusieurs témoins, dont trois employés turcs du consulat d’Arabie saoudite, où Jamal Kashoggi a été assassiné le 2 octobre 2018.

 

Seule ONG à avoir assisté de manière suivie l’ensemble des procédures, “RSF considère les audiences à venir comme un pas positif de la justice turque, déclare le représentant de RSF en Turquie, Erol Onderoglu.  Néanmoins, le fait que l’accusation et la cour n’ont toujours pas examiné les liens qui pouvaient exister entre ce meurtre et le prince héritier saoudien ne laisse pas d’inquiéter. Il pose également la question de savoir si les instances judiciaires turques seront effectivement capables de rendre justice en dehors de toute influence politique.”

 

A la suite de la publication du rapport déclassifié du service de renseignement américain sur le meurtre de l’éditorialiste, RSF a déposé une plainte pénale en Allemagne contre MBS et quatre autres hauts fonctionnaires saoudiens pour crime contre l’humanité commis dans le cadre de leur persécution étendue et systématique de journalistes – dont Jamal Khashoggi.

 

Une justice à l’aune de la politique

 

Vingt-quatre heures seulement après la prochaine audience du procès pour le meurtre de Jamal Kashoggi, le 24 novembre, l’affaire du meurtre du célèbre intellectuel kurde et éditorialiste du journal Özgür Gündem Musa Anter fera aussi l’objet d’une audience à Ankara. Le cas de Musa Anter, assassiné par balles à Diyarbakır en septembre 1992, n’a pas été jugé depuis 29 ans – et il ne reste qu’un an avant que le délai de prescription soit atteint.

 

En réalité, l’ancien délai de prescription avait été contourné en 2012, lorsque, après 20 ans d’inaction, les autorités avaient sauvé l’affaire au dernier moment – dans un geste envers le mouvement politique kurde au début des pourparlers de paix historiques avec le PKK. La cessation brutale de ces négociations, en 2015, avait mis fin au processus judiciaire. L’un des principaux suspects, l’ancien agent spécial Mahmut Yıldırım, reste introuvable. L’ancien double agent Abdülkadir Aygan, qui a fui en Suède, n’a toujours pas été interrogé. Enfin, l’ancien auxiliaire Hamit Yıldırım, le seul suspect à avoir été arrêté en 2012, a bénéficié d’une libération conditionnelle en 2017.

 

Bien que l’Etat turc ait reconnu son implication dans le meurtre de Musa Anter et ait présenté ses excuses en 1998, justice ne sera probablement jamais rendue. Si l’on considère à la fois le moment des développements de l’enquête et les délais de celle-ci, cette affaire montre clairement l’influence politique exercée sur le processus judiciaire en Turquie.

 

RSF exhorte la justice turque à faire son travail dans l’affaire Anter, en dehors de toute influence politique. En Turquie, où près de 40 journalistes ont été tués ou ont disparu depuis les années 1990, l’impunité pour les crimes contre des journalistes demeure un problème. L’impunité totale est toujours d’actualité pour une vingtaine de meurtres perpétrés dans le sud-est de l’Anatolie de 1990 à 1996. Dans d’autres cas, les collaborateurs, instigateurs ou commanditaires des meurtres n’ont toujours pas été amenés devant la justice.

La Turquie occupe le 153e rang sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2021.