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20 février 2018 - Mis à jour le 6 mars 2018

Pourquoi l’achat de robots constitue une menace pour la liberté de l’information

Plus de 30 pays dans le monde auraient mis en place des armées de trolls selon le rapport 2017 de Freedom of the Net.
Les révélations se multiplient sur les entreprises qui permettent d’acheter de faux followers sur les réseaux sociaux. Ce type de technique est notamment utilisée pour harceler les journalistes en ligne ou décrédibiliser leur message via la diffusion de fausses informations. Reporters sans frontières (RSF) met en garde les entreprises qui proposent de vendre de faux comptes contre le risque de devenir les nouveaux ennemis d’internet et de la liberté de l’information.

Les prédateurs de l’information aiment les faux followers. Et de plus en plus d’entreprises proposent d’en vendre, qu’ils soient humains, commentateurs payés pour laisser des avis sur les réseaux sociaux (trolls quand ils sont négatifs) ou automatisés (bots), qui retweetent par exemple automatiquement des hashtags.


Constitués en véritable armée, ces faux profils sont utilisés par les prédateurs de la liberté de la presse pour diffuser à bas coût et massivement leur propagande sur les réseaux sociaux, lancer des cyberattaques contre des médias, intimider et harceler les journalistes. Parmi les modes opératoires privilégiés : des éléments personnels sur les journalistes sont détournés afin de les décrédibiliser (doxxing), leurs comptes sont hackés, puis utilisés pour diffuser de fausses informations (double switch). Les journalistes sont menacés de mort ou insultés, leur boîte mail envahie de sorte à ce qu’ils ne puissent même plus y accéder (email bombing).


Le trolling vient ainsi donner un écho artificiel aux partisans des régimes autoritaires, manipulant les opinions dans le but de créer l’illusion d’un soutien populaire massif en ligne pour mieux légitimer la répression à l’oeuvre (astroturfing).


Harceler un journaliste ne coûte qu’une poignée de dollars


Les faux followers sont donc devenus une arme de censure massive. Fin janvier, le New York Times publiait une enquête sur Devumi, l’une des plus grandes entreprises qui vend des faux comptes à de nombreuses personnalités publiques - et notamment politiques - soucieuses de gagner en visibilité. Plus d’une centaine de milliers de followers et retweets ont été notamment commandés par un éditeur à l’agence de presse chinoise Xinhua, dirigée par les autorités pour diffuser sa propagande, et quelques dizaines de milliers d’autres par le conseiller du président de l’Equateur Lenín Moreno durant les dernières élections.


En novembre dernier, des journalistes du média à but non lucratif américain ProPublica ont créé deux faux comptes Twitter puis approché des entreprises qui vendent des followers pour acheter des retweets. Certaines ont décliné leur demande, et d’autres ont accepté comme la société Followers and Likes et… Devumi. Seulement 45 dollars pour 10,000 retweets sur le faux compte pro-russe créé par les journalistes et 28 dollars pour 5,000 retweets sur leur faux compte en anglais !


Devumi et Followers and Likes ne sont pas les seules sociétés à générer du cash sur le dos d’organisations et personnalités soucieuses de gagner des followers. Pas moins de 607.000 résultats sont proposés par le moteur de recherche Google pour “acheter des followers”. RSF s’inquiète de la multiplication des méthodes automatisées et planifiées pour faire taire les journalistes à travers le monde, même s’il n’est pas toujours aisé d’établir le lien direct entre ces entreprises de sous-traitance du clic et les armées de trolls qui soutiennent les prédateurs de la liberté de l’information sur le web.


“Les prédateurs de l’information gonflent artificiellement le nombre de leurs soutiens sur les réseaux sociaux via des trolls qui décrédibilisent la parole des journalistes en les “noyant” sous de fausses informations ou de faux commentaires, déclare Elodie Vialle, responsable du Bureau Journalisme et Technologie. Les entreprises qui proposent de vendre des faux followers ne doivent pas se rendre complices de censure à l’échelle mondiale. Elles doivent prendre garde à ne pas s’ajouter à la liste des nouveaux ennemis d’internet.”


A chaque prédateur de l’information son armée


RSF s’est déjà alarmée de la prolifération des armées de trolls contrôlées par des gouvernements pour faire taire la dissidence en ligne, et notamment la voix des journalistes indépendants. Parmi ces nouveaux mercenaires de l’info se trouvent les “trolls factories” russes, mais aussi les "petits pouces roses" en Chine, les “AK trolls” d’Erdogan, les cyber-gardiens de la révolution pour un Internet halal en Iran…


Aidé par ceux qu’il surnomme ses “yoddhas”, le chef du gouvernement indien Narendra Modi est sans doute l’un des dirigeants qui utilise le plus les réseaux sociaux pour intimider les journalistes dans le but d’imposer sa politique autoritaire. Lui aussi semble abuser des bots ; il suffit de consulter la liste de followers du Premier ministre indien pour s’apercevoir que bon nombre des profils sont factices, dormants.



Des outils permettant de détecter les faux comptes sur Twitter corroborent ces observations: selon le site de vérification Twitter Audit, plus de 60% des 40 000 000 followers de Narendra Modi sont factices.



Ces chiffres effarants ne concernent pas uniquement le compte du Premier ministre indien. Sur Facebook, on recense plus de 200 millions de faux comptes ; un potentiel pour les prédateurs de la liberté de la presse ! Les plateformes annoncent des efforts pour lutter contre les faux profils, mais au jeu du chat et de la souris, il faut toujours être le plus rapide : de nombreux trolls passent entre les mailles du filet.