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4 août 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Pénurie d'information indépendante : RSF exhorte le Venezuela à améliorer la situation de la presse


La crise économique et sociale qui secoue le Venezuela depuis plus d’un an est lourde de conséquences pour la liberté de l’information. Le climat se durcit envers la presse indépendante à travers de multiples attaques physiques contre les journalistes. L’information libre est devenue une denrée rare au Venezuela, rendant la pénurie de l’information tout aussi réelle que celle des produits de première nécessité. “Le Venezuela doit assurer un accès libre aux informations relatives à l’État dans les meilleurs délais”. Cette demande, émise par les États membres des Nations unies lors du dernier examen périodique universel (EPU) consacré à la République bolivarienne du Venezuela en octobre 2011, avait été rejetée à l’époque par le gouvernement de Hugo Chávez. Parmi les douze recommandations relatives à la liberté d’expression, aucune n’avait été approuvée par le gouvernement vénézuélien. Sollicitée en juillet 2014 par l’Organisation internationale de promotion de l’examen périodique universel EPU-Info pour l’évaluation de mi-parcours du Venezuela, Reporters sans frontières a établi un bilan de la situation de la liberté de l’information dans le pays. La prochaine session de l’EPU se tiendra en octobre 2016. L’urgence de la sécurité physique L’examen périodique universel de 2011 avait abouti à une demande de garantie de la liberté d’expression et de la sécurité des journalistes, une recommandation rejetée par le gouvernement vénézuélien. Le pays a également refusé de renforcer les droits à l’intégrité physique et d’accès à l’information pour ses citoyens. Ces sujets sont malheureusement toujours d’actualité et de plus en plus préoccupants. Le mouvement populaire contre l’insécurité et les pénuries ne s’est pas essoufflé depuis mars 2014, et les manifestations ont été le théâtre de nombreuses agressions, menaces, insultes, vols, destructions de matériel et détentions arbitraires de journalistes locaux et étrangers. Certains d’entre eux ont fait les frais d’un acharnement de la part des forces de l’ordre, comme la journaliste de Diario 2001 Mildred Manrique, arrêtée arbitrairement et molestée par les forces de l'ordre au moins quatre fois entre février et mai 2014. D’après le Syndicat national des journalistes du Venezuela (SNTP), l’armée nationale bolivarienne (GNB) est responsable de 62% de ces exactions. Ces protestations durables ont également constitué un terreau fertile à l’apparition de groupuscules civils violents, eux aussi responsables de nombre de débordements. Toutefois, les agressions de professionnels de l’information ne surviennent pas exclusivement dans le cadre des manifestations : le 22 juillet 2014, deux individus non identifiés ont attaqué à l’arme à feu Fernando Zaurín Ramirez, directeur du groupe de radio Circuito Rádio et de la chaîne Órbita TV dans l’État d’Anzoátegui. Blessé au niveau de la clavicule, Fernando Zaurín Ramirez a été immédiatement opéré et ses jours ne sont pas en danger. Malgré les conséquences déplorables de ces événements, Reporters sans frontières n'a constaté aucune mesure d'avancée du gouvernement vis-à-vis de la protection physique des journalistes. Il est capital que le pays respecte le droit à l'information en commençant par garantir l'intégrité physique des journalistes, principe envers lequel il se doit de renouveler son engagement auprès de la communauté internationale. Reporters sans frontières a recensé plus de 500 atteintes au droit à l'information depuis le début de l’année 2013. Devant ce constat, les autorités vénézuéliennes doivent prendre en considération la recommandation de la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH) selon laquelle chaque pays du Cône Sud doit disposer de son propre mécanisme de défense des journalistes et des défenseurs des droits de l'homme. L’État vénézuélien, devant la situation de tensions politiques exacerbées qu’est la sienne, doit également reconnaître l'importance du rôle des journalistes dans la couverture de manifestations, comme l'a souligné la résolution des Nations unies approuvée le 28 mars 2014. Le 13 avril 2014, le Parquet général avait annoncé sa décision d’enquêter sur 97 membres des forces de police vénézuéliennes pour torture et mauvais traitements sur les manifestants et journalistes couvrant les protestations. Depuis le début du soulèvement, le SNTP a recensé 181 attaques contre les journalistes perpétrées par les forces de l’ordre. Les résultats de cette enquête n’ont pas été communiqués à ce jour : que sont devenues les promesses des autorités ? Ces 97 policiers et militaires ont-ils été interrogés et leurs victimes auditionnées ? Relevant de l’intérêt général, ces informations doivent être rendues publiques au plus tôt afin de respecter le principe de transparence. Un fondement rappelé dans l’examen périodique universel de 2011 que le Venezuela a, lui aussi, rejeté. Polarisation et enjeux économiques Au-delà des menaces concrètes que représentent les attaques de journalistes existe celle, plus insidieuse, du manque de pluralisme qui caractérise les médias au Venezuela, dans un contexte politique hautement polarisé. La presse est scindée dans un clivage frontal entre les médias pro-gouvernementaux et ceux de l’opposition. Les premiers sont devenus le rempart du gouvernement de Nicolás Maduro face à la menace que représentent les médias privés et leurs critiques. La “guerre de l'information” dénoncée par le président est régulièrement aggravée par l'hostilité des fonctionnaires publics envers les médias. Les propos souvent insultants envers la presse des membres du gouvernement comme Delcy Rodríguez, ministre de la Communication et de l’Information, ne font que souffler sur les braises du paysage médiatique polarisé à l'extrême. La ministre a adressé une lettre ouverte au quotidien El Universal dans laquelle elle accuse le journaliste Nelson Bocaranda de s’être livré à “une offense gratuite et une infamie lâche” dans une colonne publiée le 15 juillet 2014 qui critiquait la gestion du ministère. Ce genre de déclarations de la part des autorités est d’autant plus grave que seuls les membres de la fonction publique peuvent lancer un procès pour “desacato”, outrage, calomnie et injure, délits actuellement passibles de prison. Reporters sans frontières considère une telle peine comme complètement disproportionnée, tout comme les amendes exorbitantes qui peuvent causer la faillite du journaliste ou du média concerné. La dépénalisation du “desacato” dans le cadre d’une réforme de la législation relative à la presse en accord avec les standards internationaux était l’une des demandes (refusées) émises par la communauté internationale lors de l’EPU. Les médias traditionnels, dominés dans le pays par quelques groupes éditoriaux privés, vivent actuellement de profonds changements structurels. En témoigne le rachat en 2013 du groupe médiatique Cadena Capriles, auquel appartient un des plus importants quotidiens, Últimas Noticias, par Latam Media Groups, en réalité une succursale de l’entreprise britannique Hanson Group qui a également racheté la chaîne de télévision Globovisión. En juillet 2014, le quotidien El Universal a, lui, été acheté par le groupe espagnol Epalisticia qui a nommé Jesús Abreu Anselmi, ami du président de l’Assemblée nationale du Venezuela Diosdado Cabello et ancien vice-ministre de l’Infrastructure, à la direction du journal. Plusieurs cas de censure internes ont déjà été dénoncés par le SNTP. El Universal est le quotidien le plus ancien du pays et figure parmi les tirages les plus importants. Le gouvernement vénézuélien, constatant le succès des médias de l’opposition auprès de l’opinion publique, serait-il tenté d’en récupérer les plus influents, à travers ses relations privilégiées avec leurs acheteurs et leurs entreprises? Reporters sans frontières déplore le manque de transparence dans les acquisitions commerciales de ces groupes médiatiques. La difficulté d’accès à l’information officielle est un autre sujet inquiétant soulevé lors de l'exercice onusien. L'information relative à l’Etat est communiquée au Venezuela par quelques médias nationaux comme l’agence AVN ou les chaînes de télévision Ciudad Caracas et VTV. La situation de tension entre médias officiels et privés rend l'accès aux informations relatives au gouvernement particulièrement délicat. Plusieurs journalistes se sont vu refuser l'accès à une audience de la Cour suprême de justice, le 25 mars 2014, dans le cadre du procès du maire de San Cristobal, accusé d'outrage. Ces blocages de l'accès à l'information, imposés arbitrairement par les représentants du gouvernement, sont courants au Venezuela, et vont à l'encontre de la Constitution vénézuélienne qui garantit le droit à être informé dans la transparence des sujets relevant de l'intérêt public. L'article 57 de la Constitution oblige les fonctionnaires à répondre à toute demande d'information sur leurs activités. La presse officielle n’est pas pour autant moins visée par les attaques contre la liberté de l’information. Le siège de la chaîne VTV à Caracas a été attaqué par des manifestants en février 2014. L’information libre ne peut passer que par l’acceptation de la critique et de l’existence d’une opposition. Le gouvernement - tout comme l’opposition - doit accepter l’idée du pluralisme qui, au-delà du critère de lignes éditoriales différentes, doit être doté d’une information indépendante des intérêts politiques ou économiques des uns et des autres. Aucune liberté de l'information ne sera possible sans un accès équitable aux moyens de communication pour tous les citoyens vénézuéliens. Le Venezuela est 116e sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières en 2014. La situation de la liberté de l’information, particulièrement préoccupante dans le pays, justifie un réel engagement du gouvernement vis-à-vis de la communauté internationale. Avec douze refus de recommandations relatives à la liberté d’expression, le gouvernement chaviste montre malheureusement très peu de volonté pour améliorer la situation.