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24 mars 2015 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Mazen Darwish, Hussein Ghareer et Hani Al-Zitani, symboles de la répression de l’information en Syrie


A la veille du jugement en délibéré dans le procès de Mazen Darwish et de ses deux collaborateurs Hussein Ghareer et Hani Al-Zitani, le 25 mars 2015, Reporters sans frontières (RSF) appelle à la libération du président et fondateur du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression (SCM) et de ses collègues, victimes de la terrible répression qui s’abat sur les journalistes et la société civile syrienne depuis quatre ans désormais.

Quatre ans de répression et trois ans de silence

Mazen Darwish, Hussein Ghareer et Hani Al-Zitani sont détenus depuis le 16 février 2012, date à laquelle ils avaient été arrêtés avec l’ensemble des collaborateurs du SCM lors d’un raid dans les locaux du centre à Damas par des membres des services de renseignement de l’armée de l’air.

Ouvert en février 2013, le procès des trois hommes, accusés de « publication d’informations sur des actes terroristes », a été suspendu et reporté à de nombreuses reprises. Libérés sous caution le 6 février 2013, leurs collègues Mansour Omari et Abd al-Rahman Hamada demeurent également poursuivis.

L’acte d’inculpation lie expressément les poursuites à leurs activités au sein du SCM, constitutives pour les autorités d’une tentative de « déstabilisation de la situation intérieure en Syrie visant à faire en sorte que les organisations internationales condamnent la Syrie dans des forums internationaux ». Ces dernières comprenaient le suivi en ligne des actualités de l’opposition syrienne, la publication d’études sur les droits humains, la situation des médias en Syrie et la documentation des noms des personnes détenues, disparues, recherchées et tuées dans le contexte du conflit syrien.

“Nous redoutons un nouveau report d’audience, qui viendrait signer une fois encore l’attitude de mépris du gouvernement syrien pour les principes les plus élémentaires de justice et de droit international. Attitude qui continue de nourrir le conflit en Syrie et participe, aujourd’hui encore, à encourager l’extrémisme et le terrorisme”, déclare Yara Bader, membre de l’équipe du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression et compagne de Mazen Darwish.

Il y a un an déjà, quelques semaines après l’adoption de la Résolution 2139 du Conseil de sécurité des Nations unies du 22 février 2014 exigeant la libération de toutes les personnes détenues arbitrairement en Syrie, RSF et 60 organisations de défense des droits humains dénonçaient le 7ème report consécutif du procès par le président du tribunal antiterroriste de Damas.

« Il est grand temps que les autorités syriennes mettent un terme à plus de trois ans de détention arbitraire et de violation patente du droit de MM. Darwish, Ghareer et Al-Zitani à un procès équitable, déclare Lucie Morillon, directrice des programmes de Reporters sans frontières. Si le président Bachar al-Assad “(écoute) toujours les déclarations”, comme il l’a dit en réponse aux propos de John Kerry du 15 mars dernier, notre organisation et l’ensemble de la société civile syrienne et internationale attendons également des “actes”. Alors que les horreurs perpétrées par l’Etat islamique (EI) ou le front Al-Nosra en Syrie semblent pouvoir effacer les atrocités commises depuis quatre ans par le pouvoir de Damas aux yeux de certains représentants de la communauté internationale, le sort de Mazen Darwish et de ses collègues nous rappelle que tous sont mus par une volonté commune de réduire la liberté de l’information au silence ».

La presse, ennemi commun des parties au conflit syrien

Pris en étau entre éléments du régime de Damas, groupes armés « d'opposition », membres du front Al-Nostra, de l’EI ou d'autres milices extrémistes sur l’ensemble du territoire syrien, les journalistes, nationaux ou étrangers, professionnels ou non, constituent des cibles privilégiées de violences et de représailles.

Le 8 décembre 2014, Youssef Mahmoud El-Dous, Rami Adel Al-Asmi, et Salem Abdul-Rahman Khalil, collaborateurs de la chaîne Orient TV, étaient tués en marge des combats opposants l’armée loyaliste et des rebelles syriens dans le village de Sheikh Miskeen, dans la province de Deraa (sud de la Syrie). Leur voiture avait été frappée par un missile.

Le mois suivant, le 31 janvier 2015, le journaliste japonais Kenji Goto devenait le troisième journaliste étranger victime de la barbarie de l’EI, cinq mois après la décapitation des Américains James Foley et Steven Sotloff.

Au moins 43 professionnels et 127 journalistes-citoyens ont été tués depuis le début du conflit en 2011. Ils sont en outre une cinquantaine à partager le sort de Mazen Darwish et de ses collègues, détenus arbitrairement dans les nombreuses geôles que compte le pays. Au moins 25 autres, dont cinq étrangers, selon les chiffres de Reporters sans frontières, sont toujours portés disparus ou otages aux mains de l’EI ou d’autres groupes extrémistes armés.

Au-delà de l'extrême violence du conflit, la terrible répression qui s’abat sur la presse en Syrie a précipité le départ de dizaines de professionnels des médias et de citoyens-journalistes. Malgré l’exil, nombreux sont ceux qui continuent de craindre pour leur sécurité au Liban, en Jordanie, au Kurdistan irakien ou encore en Turquie. Plusieurs journalistes nous ont confié avoir reçu des menaces depuis leur départ forcé de Syrie. Perméables aux journalistes professionnels ou aux citoyens en quête de refuges, les frontières qui bordent la Syrie le sont également à leurs prédateurs de tous étendards.

Pays parmi les plus dangereux au monde pour y exercer la fonction de journaliste, la Syrie figure à la 177ème place sur 180 du Classement de la liberté de la presse 2015 de Reporters sans frontières.

(Photo: Mazen Darwish)