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2 septembre 2013 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Lourd bilan des exactions contre les journalistes, deux mois après la prise de pouvoir par l’armée


Un an après son arrivée au pouvoir et après six jours de manifestations, le président Mohamed Morsi a été destitué par l’armée, le 3 juillet 2013. Reporters sans frontières avait alors demandé au gouvernement intérimaire le respect de sa feuille de route initiale en instituant dans les plus brefs délais “une nouvelle Constitution, pleinement respectueuse des droits de l’homme, notamment de la liberté de l’information ainsi que des élections présidentielle et législatives, libres et démocratiques, dans le respect du pluralisme.”

Deux mois plus tard, le bilan des exactions contre les professionnels de l’information est particulièrement lourd. En effet, depuis le 3 juillet 2013, 5 journalistes ont été tués, 80 journalistes ont été arbitrairement interpellés, 7 sont toujours détenus, et au moins 40 acteurs de l’information ont été agressés par les forces de police ou par des manifestants pro-Morsi ou pro-armée.

Ces exactions s’inscrivent dans un contexte politique extrêmement polarisé qui rend la situation des professionnels de l’information en Egypte difficile, et dangereuse.
Reporters sans frontières condamne le climat de violence et d’acharnement politique dans lequel les professionnels de l’information locaux et étrangers sont contraints d’exercer en Egypte.
“Il est inacceptable que les journalistes soient continuellement pris pour cibles. Les professionnels de l’information doivent pouvoir être en mesure d’exercer leur activité sans que leur vie ne soit mise en danger, et ce indépendamment des lignes de marquage politique. Nous regrettons la passivité des nouvelles autorités égyptiennes et les appelons à réagir immédiatement en prenant des mesures concrètes garantissant la protection des journalistes et le respect de la liberté de l’information”, a déclaré l’organisation.

Reporters sans frontières rappelle que la couverture des évènements récents en Egypte est indispensable pour rendre compte de la complexité de la situation sur place.




Journalistes tués

En l’espace de deux mois, cinq journalistes sont morts en Egypte, ce qui représente le bilan le plus lourd pour la presse dans l’histoire contemporaine du pays.

Le 8 juillet 2013, les fusillades de l’armée devant les bâtiments de la Garde républicaine au Caire ont fait 51 morts parmi lesquels le photographe du journal Al-Horreya Wal-Adalah (“Liberté et Justice”), Ahmed Samir Assem El-Senoussi, qui couvrait les évènements.

Le 14 août 2013 s’est révélé être une journée noire pour les professionnels de l’information. Mick Deane, cameraman de Sky News, Ahmad Abdel Gawad, reporter du quotidien égyptien Al-Akhbar et Mosab Al-Shami photo-journaliste de Rassd News Network (RNN), ont été tués par balles, alors qu’ils couvraient les affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants pro-Morsi sur la place Rabaa Al-Adawiya, au Caire.

Le directeur du bureau régional du journal égyptien Al-Ahram Tamer Abdel Raouf a quant à lui été tué par balles au niveau d’un check-point tenu par l’armée à Damanhour, dans le gouvernorat de Beheira (au nord de l’Egypte), dans la nuit du 19 au 20 août 2013. Les soldats ont ouvert le feu sur son véhicule, blessant également son collègue Hamed Al-Barbari, journaliste pour le quotidien égyptien Al-Gomhuria.




Plus de 80 interpellations

Au cours de ces deux derniers mois, plus de 80 professionnels de l’information ont été arbitrairement interpellés par les forces de police. Si la plupart des journalistes ont été arrêtes pour une durée inférieure à 24 heures, certains ont été détenus plusieurs jours voire plusieurs semaines. A ce jour, sept journalistes, dont trois de la chaîne qatarie Al-Jazeera sont toujours emprisonnés.

Mohamed Badr, cameraman d’Al-Jazeera Mubasher Misr, a été arrêté place Ramsès au Caire le 15 juillet dernier. Sa détention a été prolongée de 15 jours (durée légale de la détention administrative) à deux reprises depuis son interpellation alors qu’aucune charge n’a été retenue contre lui.

Le collaborateur d’Al-Jazeera, Abdallah Al-Shami, et le photographe free-lance pour Demotix et Corbis, Mahmoud Abu Zied, interpellés le 14 août 2013 sur la place Rabaa Al-Adawiya, ont été transférés le 18 août à la prison de Abu Zaabal, au nord du Caire.
Deux jours plus tard, Ousama Shaker, caméraman de la chaîne pro-Frères musulmans nouvellement créée, Ahrar 25, a été arrêté à Damiette (au nord du Caire).
La détention des trois journalistes a été prolongée.

Le journaliste de l’agence de presse publique turque TRT, Metin Turan, a été arrêté alors qu’il couvrait l’évacuation musclée de la mosquée Al-Fath au Caire par les forces de l’ordre, le 16 août dernier. Le directeur d’un autre média turc, Ihlas News Agency (IHA), Tahir Osman Hamde, a été interpellé suite au raid dans les locaux de son agence, la soirée du 20 août 2013.

Le 27 août 2013, une équipe d’Al-Jazeera a été arrêtée au Caire alors qu’elle était en train de réaliser un reportage sur la situation en Egypte. Le correspondant de la chaîne Wayne Hay, le cameraman Adil Bradlow, et le producteur Russ Finn ont été expulsés du territoire égyptien le 1er septembre. Ils n’ont pas pu récupérer leur matériel. Le producteur égyptien Baher Mohamed est quant à lui toujours en détention.

Depuis la proclamation de l’état d’urgence et l’instauration du couvre-feu le 14 août 2013, les autorités égyptiennes ont interpellé deux journalistes étrangers, Sebastian Backhaus et Marcin Mamon, accusés de ne pas avoir respecté le couvre-feu. Or, ce dernier ne s’applique ni aux professionnels de l’information, ni aux médecins.
Le réalisateur polonais, Marcin Mamon, accompagné de son traducteur, Przemyslaw Szewczyka, a été interpellé le 25 août à Alexandrie. Ils ont été libérés après une vingtaine d’heures, suite à l’intervention de l’ambassade de Pologne au Caire.

Parmi les quatre-vingt interpellations, 23 concernent des journalistes étrangers, Daniel Demoustier (05/07), Emmerich Dirk (RTL) (08/07), Murat Uslu et Zafer Karakas (Star haber), Fatih Er et Tufan Guzelgun (A info) (09/07); Sebastian Backhaus (14/08), Hibe Zekeriye (Anadolu Agency) et Metin Turan (TRT) (16/08), l’équipe de France 2, Dorothée Olliéric, Stéphane Guillemot et Arnaud Gidon (17/08) ; Patrick Kingsley (The Guardian), Hugo Bachega et Mathias Gebauer (Der Spiegel) (18/08) ; Tahir Osman Hamde (Ihlas News Agency) (20/08), Mitsuyoshi Iwashige (21/08); Marcin Mamon et Przemyslaw Szewczyk (25/08), un correspondant de Reuters (26/08), Wayne Hay, Russ Finn and Adil Bradlow (Al-Jazeera) (27/08).

Cette série d’interpellations vise principalement les journalistes des médias proches des Frères musulmans et les journalistes étrangers accusés par les autorités égyptiennes de couvrir les derniers évènements de manière “biaisée”.

Dans une déclaration du 17 août, le Service de l’information de l’Etat égyptien (SIS) a déploré le manque de neutralité des médias étrangers: “L’Egypte fait part de son amertume vis à vis des médias internationaux qui couvrent de manière biaisée l’information, en faveur des Frères musulmans, alors qu’ils ferment les yeux sur les actes de violence et de terreur perpétrés par ce groupe afin d’intimider et de terroriser les citoyens”.




Une quarantaine de journalistes agressés et blessés

Reporters sans frontières a recensé pas moins d’une quarantaine de professionnels de l’information agressés et blessés alors qu’ils couvraient les rassemblements des partisans des Frères musulmans et les affrontements avec les forces de police.

Plusieurs journalistes ont été blessés par balles lors de la dispersion des sit-ins par les forces de l’ordre le 14 août. Parmi eux, Asma Waguih de Reuters, Tarek Abbas d’Al-watan, Najjar Ahmad d’Al-Masry Al-Youm, Mohamed Al-Zaki d’Al-Jazeera et un journaliste de Associated Press.

De nombreux journalistes ont été victimes d’agressions, parfois très violentes, qui se sont régulièrement accompagnées de confiscation de leur matériel professionnel. Ces exactions ont été majoritairement le fait des manifestants.

Ainsi, le 9 août, les journalistes Aya Hassan et Mohamed Momtaz ont été détenus pendant plusieurs heures par les partisans pro-Morsi sous les tentes du sit-in de la place Raba’a Al-Adawiya, et ont été violemment frappés. Mohamed Momtaz a dû être conduit à l’hopital.

Le 14 août, la photo-journaliste du quotidien égyptien Al-Masry Al-Youm, Iman Hilal, couvrait le sit-in sur la place Rabaa Al-Adawiya lorsque des partisans du Président Morsi l’ont menacé avec un couteau et l’ont forcé à leur donner sa carte mémoire.

Des violences ont également été commises par les “comités populaires”, qui se sont donné pour mission de “protéger” leur quartier des Frères musulmans. L’un de ces groupes armés a abordé le journaliste freelance Jared Malsin accompagné de son collègue photographe Cliff Cheney non loin de la place Ramsès au Caire le 16 août, et s’est emparé de leur matériel. Jared Malsin a été violemment giflé par l’un des hommes du comité.

Ces comités auto-proclamés ont été interdits par le ministère de l’Intérieur le 17 août 2013. Cette décision n’a cependant pas mis fin aux violences.

Face à ces aggressions commises en toute impunité, les autorités se révèlent souvent impuissantes à garantir la protection des professionnels de l’information. Ainsi, le 15 août, un groupe de plusieurs personnes a détruit la caméra et les enregistrements d’une équipe travaillant pour la chaîne publique allemande ARD. Celle-ci s’en est remise aux forces de sécurité, dont l’unique commentaire - révélateur de la situation dans le pays - a été: “Pour l’amour du ciel, comment pouvez-vous venir ici avec une caméra ?”




Une dizaine de médias censurés

En l’espace de deux mois, une dizaine de médias ont été censurés et six ont fait l’objet de raids dans leurs locaux.

L’une des premières mesures prise par le nouveau pouvoir, le 3 juillet 2013, a été la fermeture de quatre chaînes de télévision : Misr 25 du Parti de la Liberté et de la Justice, des Frères musulmans, ainsi que Al-Hafiz, Al-Nas et Rahma connues pour leur soutien au président Morsi. La police a investi les locaux de ces médias, officiellement pour éviter qu’ils ne diffusent des messages incitant à la haine et à la violence. Les quatre chaînes sont toujours fermées à ce jour.

Deux jours après, Nilesat, l’opérateur de satellites de télécommunications égyptien, a bloqué trois chaînes TV panarabes: Al-Quds, Al-Aqsa et Al-Yarmouk.

Par ailleurs, plusieurs chaînes ont subi des raids des forces armées dans leurs locaux. Ainsi, le 3 juillet, les forces militaires ont investi les locaux d’Al-Jazeera Mubasher Misr, confisqué le matériel de la chaîne et bloqué la diffusion du reportage en live.

Les forces de sécurité égyptiennes ont effectué un raid dans les locaux de la chaîne de télévision en arabe de la République islamique d’Iran, Al-Alam, le 20 juillet 2013, et dans ceux du média turc Ihlas News Agency, le 21 août 2013.

Le 15 août 2013, le conseil des ministres a accusé la chaîne Al-Jazeera Mubasher Misr de fonctionner sans bases juridiques, d’inciter à la haine et de constituer une menace pour la sécurité nationale. Dans un communiqué datant du 28 août dernier, le ministre de l’Investissement, des Communications, des Technologies de l’Information et des Médias, a déclaré la chaîne Al-Jazeera Mubasher Misr illégale et interdite d’opérer en Egypte.