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30 juin 2006 - Mis à jour le 20 janvier 2016

"Libérez la presse !" : lettre ouverte aux hommes politiques congolais


Cette lettre ouverte a été publiée, le 29 juin 2006, dans les quotidiens Le Potentiel, Le Phare et Le Soft International. Mesdames, Messieurs, Si Reporters sans frontières a choisi de s'adresser à vous aujourd'hui, c'est parce que la liberté de la presse en République démocratique du Congo est malmenée et que vous pouvez contribuer à y remédier. Dans une partie de la presse aujourd'hui, le climat est à la dénonciation de l'ennemi, que ce soient “les Belges” ou “les Rwandais”, RFI ou “les Européens”, “les Blancs” ou “les étrangers”, ceux qui sont pour le “4+1” ou ceux qui sont contre. Soyons francs, il existe une foule de raisons pour lesquelles des journalistes se sont faits les porte-voix dociles de ces discours. Certains monnayent les colonnes de leurs journaux parce que, sans cela, comme trop de Congolais, ils ne gagneraient pas de quoi vivre décemment. D'autres servent des intérêts politiques par conviction ou par goût du pouvoir. D'autres enfin se sont pliés à la loi de la violence qui leur est imposée par une législation qui peut trop facilement les envoyer croupir dans un centre pénitentiaire. Leur liberté, alors, dépend du bon vouloir de quelques puissants rancuniers et des dollars qu'ils seront susceptibles de rassembler. Mais, heureusement, d'autres refusent de céder. Ils s'efforcent d'exercer leur métier dans ce climat hostile et continuent, avec leurs moyens, de tendre un miroir aux Congolais et de les informer, à leur manière, sur la réalité de leur pays. Ceux-là payent parfois un prix exorbitant pour leur indocilité et, devant l'accumulation des difficultés et de l'indifférence, sont parfois tentés par l'abandon ou l'exil. C'est pourquoi nous voulons tout simplement vous adresser un message d'inquiétude. Nous savons que cela peut aider à améliorer la situation. Parmi vous, Reporters sans frontières n'a pas de favori. Nous n'avons aucun intérêt financier à défendre, aucun privilège à maintenir. Nous avons seulement des confrères, journalistes de terrain, directeurs de publication ou défenseurs du droit à l'information, qui nous appellent à l'aide. La mission de Reporters sans frontières est de s'efforcer de préserver leur honneur, leur dignité et leur liberté. Elle est aussi de rendre justice à leurs familles et à leurs proches lorsqu'ils sont victimes de l'arbitraire ou de la violence. Elle est aussi, parfois, d'empêcher que leurs assassins ne vivent en paix avec leur crime. Elle est enfin de tenter de prévenir les drames. Et je dois vous avouer qu'un parfum de drame empoisonne l'air du Congo ces temps-ci. Autant vous dire franchement que ce que nous craignons, car nous l'avons déjà vu à l'œuvre, c'est ce poison haineux qui serpente dans la presse congolaise. Il a déjà ravagé des villes et des campagnes, en Europe ou au Moyen-Orient, au Rwanda ou en Côte d'Ivoire. Nous ne voulons plus jamais devoir porter le deuil d'un Jean Hélène. Nous ne voulons plus devoir supporter la disparition d'un Akité Kisembo. Nous ne voulons plus frémir d'effroi en entendant des émissions où, entre deux chansons, des animateurs goguenards galvanisent des miliciens fanatiques. Nous ne voulons plus jamais exhorter l'ONU à interrompre de toute urgence la diffusion d'un média de la haine. Nous ne voulons plus jamais saluer la condamnation à la prison à perpétuité, par un tribunal international, d'un criminel déguisé en directeur de radio. Or, pour déchaîner la violence, il suffit de peu de choses. Un silence complice ou quelques mots sont également dangereux. Il nous semble, par conséquent, qu'il est du devoir d'un démocrate de ne pas instrumentaliser la presse, de ne pas la détourner de sa mission, de ne pas la soumettre à une violence facile, de ne pas la considérer comme son jouet, mais au contraire de la libérer, de favoriser son indépendance et sa prospérité, de lutter contre ses prédateurs. C'est l'honneur d'un homme politique d'accepter d'être critiqué et de lutter pour que ses adversaires puissent le faire en toute liberté. C'est l'honneur d'un journaliste de refuser de servir ou de mentir, même si ses convictions personnelles en sont bouleversées. Peut-être jugerez-vous dérisoire de penser que les choses peuvent changer grâce à une lettre ouverte comme celle que je vous adresse aujourd'hui. Malgré tout, nous savons que c'est en nous réunissant d'abord, à quelques-uns, que nous atteindrons ensuite nos buts. Il est encore temps de faire baisser la fièvre qui s'est emparée de votre pays. Il vous suffit d'être convaincus par nos arguments et d'agir en conséquence. Robert Ménard
Secrétaire général de Reporters sans frontières