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5 juillet 2017 - Mis à jour le 13 juillet 2017

Les sites internet égyptiens à l’épreuve de la censure

Confrontés à une vague de censure sans précédent, les médias en lignes égyptiens tentent de contre-attaquer et de résister au blocage de la toile et à une situation qui s’apparente, selon Reporters sans frontières (RSF) à une grave atteinte à la liberté d’expression et d’informer.

« L’Egypte se situe actuellement dans un trou noir digital”, résume
Lina Attalah, la fondatrice de Mada Masr, un influent journal égyptien indépendant en ligne arabophone et anglophone. Son site a fait partie des toutes premières plateformes d’information interdites par le pouvoir. L’offensive contre la toile égyptienne a commencé le 24 mai avec une soixantaine de sites bloqués et n’a depuis cessé de s’étendre: à ce jour, 123 sites ont été censurés, selon l’Association de défense des libertés de pensée et d’expression (AFTE, Association for Freedom of Thought and Expression). Si les autorités avaient déjà coupé l'accès à internet pendant le soulèvement de 2011, jamais autant de sites n’avaient été bloqués en même temps.



“Cet acte de censure d’une envergure sans précédent en Egypte prive le public d’une information indépendante, non contrôlée par l’Etat, dénonce Alexandra El Khazen, responsable du bureau Moyen-Orient de RSF. Le blocage des sites d’information est la continuation de la politique liberticide d’un régime qui a fait de l’Egypte une des plus grandes prisons au monde pour les journalistes. RSF appelle les autorités à justifier clairement et officiellement les raisons de ces blocages et à mettre fin dans les plus brefs délais à ce qui ressemble à une censure purement politique.”



Sur les 118 sites actuellement bloqués, plus de la moitié sont des sites d'information. La plupart sont considérés comme des médias ou plateformes de média-activistes proches des bêtes noires du régime militaire, à savoir le Qatar ou les islamistes, mais certains sont des médias arabophones et anglophones dont l’indépendance dérange le pouvoir en place. Figurent également dans la ligne de mire des censeurs, des sites de partis politiques mais aussi les sites qui permettent de déjouer le blocage en masquant son adresse IP (et donc en n’apparaissant pas comme un internaute égyptien), comme ceux des réseaux VPN ou du logiciel Tor. Conséquence, «le blocage s’est tellement étendu qu’il atteint tous les sites qui publient du contenu non filtré au préalable par les autorités égyptiennes» constate Lina Attalah, « même le site de pétitions Avaaz a été bloqué. »



Des expédients pour contourner le blocage



En attendant la fin de la censure, les médias en ligne tentent de continuer à diffuser leurs informations via des VPN encore accessibles. Ces moyens de contournement n’étant toutefois pas très répandus dans le pays, l’impact auprès des lecteurs égyptiens reste limité. Le journal arabophone en ligne Al Bedaiah, spécialisé dans la couverture des conflits sociaux et des prisonniers politiques, a noté une baisse drastique de son audience depuis que ses lecteurs doivent recourir au VPN: « avant, il y avait en moyenne 1000 visiteurs uniques à un instant T, maintenant ils ne sont même pas 20 “, déplore le rédacteur en chef du site, Khaled el Balshy, qui reconnaît “produire moins d’articles qu’avant, ce qui est déprimant pour moi et mes collègues qui continuons à travailler avec détermination malgré le blocage”. Le responsable Al Bedaiah a bien envisagé de “faire un nouveau site, mais je me dis qu’il sera bloqué aussi… »



Pour continuer de diffuser malgré tout leurs informations, d’autres médias, comme Mada Masr, rusent en publiant des articles entiers sur des sites parents comme le français Orient XXI ou sur Facebook, qui est très populaire en Egypte. “Depuis le blocage, notre nombre de followers a beaucoup augmenté sur Facebook, constate Lina Attalah, mais nous ne nous faisons pas d’illusions, nous savons que nous ne diffusons pas autant de contenu qu’auparavant » .



Facebook est une solution ingénieuse quoique peu pratique, mais pour combien de temps encore? Au printemps dernier, le parlement égyptien a rédigé une proposition de loi visant à conditionner l’accès aux réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter à un enregistrement auprès de l’Etat. Le parlement débat également depuis longtemps d’une loi spécifique au crime électronique, dont l’article 19 prévoit le blocage de tout site contraire aux intérêts de la sécurité nationale - une expression déjà couramment utilisée pour les procès politiques - mais elle n’a pas encore été votée.



Un acte illégal ?




En l’absence de législation spécifique mais aussi de déclaration officielle - hormis la publication, le 25 mai dernier d’un “rapport” évoquant l’autorisation de bloquer certains sites, pour une série de raisons liées principalement à la lutte contre le terrorisme, les autorités sont restées muettes - certains sites ont entamé des procédures judiciaires contre ce qu’ils considèrent une mesure arbitraire et illégale: « Nous voudrions savoir quels sont les motifs d’une telle décision » explique la fondatrice de Mada Masr, l’un des médias à avoir porté plainte devant le procureur général et demandé des explications à la Cour administrative. L’organisation de défense des libertés de pensée et d’expression, l’AFTE a également porté plainte le 18 juin dernier.


Faute d’une réponse rapide de la justice, et parce qu''il se doute que le pouvoir de décision est plutôt dans les mains des services de sécurité, le site Masr al Arabiya se sait condamné à mettre bientôt définitivement la clé sous la porte. Ce média d’information générale a beau essayer de continuer à diffuser via des VPN, son rédacteur en chef Adel Sabri ne cache pas ses doutes sur la capacité de survie de son journal. Des pressions exercées par les services de sécurité sur leurs annonceurs et sur les joueurs de foot qui étaient régulièrement interviewés ont privé le média à la fois de revenus et de contenus, l’obligeant à se séparer de près de la moitié de ses 64 journalistes.


Cet épisode de censure s’inscrit dans un contexte de politique intérieure tendu : élections présidentielles l’année prochaine, crise économique, répression politique, poursuite des attaques terroristes, et surtout, ces derniers temps, une vague de contestation qui a engouffré des pans de la société qui étaient auparavant pro-régime, à cause d’un nationalisme blessé par la cession par le président égyptien à l’Arabie saoudite de deux petites îles en Mer rouge, Tiran et Sanafir.


L’Egypte figure aujourd’hui à la 161ème place (sur 180) du Classement 2017 de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières.