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26 juillet 2017 - Mis à jour le 18 août 2017

Les journalistes, victimes des jeux de pouvoirs des leaders palestiniens

manifestation devant le siège de la Télévision officielle palestinienne le 13 juillet 2017 pour demander la libération d'Amer Balousha et Fouad Jaradeh. Jaradeh est toujours en détention.


Mise à jour le 18 août 2017:




Après 60 jours de détention à Gaza, le journaliste palestinien proche du Fatah, Fouad Jaradeh, a finalement été libéré le 13 août 2017. Le lendemain et le surlendemain, six journalistes travaillant pour des médias proches du Hamas et qui avaient été arrêtés quelques jours auparavant par les services de renseignement de l’Autorité Palestinienne ont eux aussi été remis en liberté.


Reporters sans frontières (RSF) se réjouit de leur libération mais déplore que des journalistes aient visiblement servi de monnaie d’échange à des rivaux politiques. RSF demande par ailleurs l’abandon de toutes les charges qui pèsent encore sur certains des journalistes poursuivis pour avoir publié des informations qui menaceraient “la paix et la sécurité intérieure et extérieure de l’Etat”. L’organisation rappelle que la place d’un journaliste n’est ni derrière les barreaux, ni devant la cour martiale, dont Fouad Jaradeh est menacé”.


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Alors que les relations entre le Hamas et le Fatah s'enveniment, les journalistes se retrouvent en première ligne de la crispation politique entre les deux frères ennemis palestiniens. Reporters sans frontières (RSF) dénonce l’aggravation des persécutions gouvernementales contre les médias des territoires palestiniens.


Depuis le début de l’été 2017, l’Autorité palestinienne en Cisjordanie comme le Hamas à Gaza ont interpellé, interrogé et emprisonné des dizaines de journalistes ou de journalistes-citoyens. L’Autorité palestinienne s’en est également prise aux médias proches de ses ennemis politiques en décidant de bloquer leurs sites internet et en promulguant une loi sur la cybercriminalité qui restreint la liberté d’expression de la presse en ligne.

L’association Mada, le Centre palestinien pour la liberté des médias, basé à Ramallah, note dans son décompte mensuel que le nombre d’atteintes à la liberté de la presse de la part des pouvoirs palestiniens est en nette augmentation depuis le mois de juin 2017. Cette hausse est telle que les responsables palestiniens ont, ces derniers mois, commis plus de violations que les autorités israéliennes, un fait rare selon l’organisation.



Intimidation à Gaza...


Les journalistes qui font l’objet de poursuites ou de menaces ont en commun de dénoncer, par leur travail, la responsabilité de leur gouvernement respectif dans les crises politiques et humanitaires que connaissent Gaza et la Cisjordanie.


C’est le cas notamment de Fouad Jaradeh à Gaza. Considéré comme proche du Fatah, ce journaliste qui travaille pour la télévision officielle palestinienne Palestine TV, a été emprisonné du 8 juin au 13 août. Les services de sécurité gazaouis prétendent que son arrestation était justifiée en raison de soupçons “d’intelligence avec Ramallah”, mais pour le Syndicat des journalistes palestiniens, cette accusation est “une farce”. Fouad Jaradeh a notamment évoqué dans ses reportages la responsabilité du Hamas dans la pénurie d’électricité qui touche le territoire.


Ce sont aussi ses articles évoquant la responsabilité du Hamas dans la crise de l’électricité, écrits pour le quotidien Al Hadath, basé à Ramallah et Al Badil, un journal de gauche égyptien ou diffusés sur Facebook qui ont valu au journaliste Amer Balousha d’être dans la ligne de mire des autorités. Les très vagues charges retenues contre lui, concernant son “mauvais usage de la technologie”, une première à Gaza, ont certes été abandonnées mais il a passé plus de dix jours en détention, du 4 au 16 juillet.


Autre cas répertorié par RSF: le 16 juillet dernier, Nasser Abou Fol, journaliste gazaoui pour l’agence Réseau Palestinien pour la presse et les médias, considéré également proche du Fatah, a été convoqué puis contraint de signer un document “attestant devant les renseignements et devant Dieu qu’il respecterait dorénavant la loi, le régime et n’écrirait plus de posts contre le gouvernement”.



.... comme en Cisjordanie


La situation est tout aussi inquiétante dans les territoires palestiniens de Cisjordanie, contrôlés par l’Autorité palestinienne (AP). Cette fois, les cibles principales du pouvoir sont les journalistes considérés comme proche du mouvement Hamas ou des partis de gauche. La récente recrudescence de la violence en Cisjordanie entre Palestiniens et Israéliens contribue à faire du Hamas le bouc émissaire favori des autorités palestiniennes. Ahmed al Khatib, un caméraman de la chaîne Al-Aqsa, dont le père était un dirigeant des Brigades Ezz el Din Qassam, les brigades du Hamas, a par exemple été arrêté le 1er juillet et maintenu dix jours en détention, sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui.


Tout ce qui touche à la coopération entre l’Autorité palestinienne et les Israéliens s’avère être également un sujet sensible. Zaher el Chemali, un journaliste proche des partis de gauche, a été détenu 16 jours par les services des renseignements. Il s’agissait de sa sixième arrestation depuis 2010. C’est un article critiquant le président de l’AP, Mahmoud Abbas, publié sur le site Rai al Youm qui lui a valu d’être interpellé le 7 juin dernier et d’être accusé “d’avoir envenimé les tensions politiques”.


Jehad Barakat, un journaliste de la chaîne de télévision Filistin Al Yom, a également été arrêté le 6 juillet, détenu pendant 3 jours, et fait aujourd’hui l’objet de poursuites pour avoir photographié et filmé le convoi du Premier ministre palestinien, Rami Hamdallah, en train d’être fouillé par des soldats à un checkpoint israélien. Le journaliste a confirmé à RSF que “la répression des médias empire depuis un mois”. Les procès de Barakat et Chemali commencent en septembre.


“RSF demande l’abandon des poursuites judiciaires contre les journalistes palestiniens et la cessation d’une campagne d’intimidation de la presse aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie. L’organisation de défense de la liberté de la presse appelle aussi la fin du blocage des sites d’information, et une révision de la loi sur la cybercriminalité pour assurer la protection de la liberté de la presse. Ces nouvelles intimidations et mesures sécuritaires ne font que compliquer davantage le travail des journalistes palestiniens, déjà soumis aux restrictions imposées par les autorités israéliennes.”



Blocage des sites


Tout comme le Hamas, l’Autorité palestinienne n’apprécie guère que les journalistes soulignent sa part de responsabilité dans l’impasse dans laquelle Gaza se trouve. Courant juin, l’AP a donné l’ordre aux fournisseurs d’accès à internet de bloquer plus d’une vingtaine de sites d’information en Cisjordanie, sans aucune justification légale.


La plupart des sites bloqués depuis juin s’avèrent être des médias pro-Hamas , mais certains sont aussi des sites d’information proches de Mohamed Dahlan. L’ancien chef de la sécurité à Gaza et ex-membre du Fatah, accusé aujourd’hui de corruption, qui a profité d’un contexte favorable (crise du Golfe, terrorisme en Egypte, impopularité du Hamas et du Fatah) pour rassembler derrière lui des frères ennemis comme Gaza, l’Egypte, et Israël, avec le soutien des Emirats arabes unis apparaît aujourd’hui comme une menace à l’Autorité palestinienne.


L’agence Amad, basée au Caire, considérée comme proche de Dahlan, a été l’un des premiers sites à avoir été bloqué en Cisjordanie, dès le 12 juin, bien que le site ait été autorisé par le ministère de l’Information et soit considéré comme “utile à l’opinion publique”, d’après Sayed Asfour, son directeur qui par ailleurs déclaré au centre Mada que “la liberté de la presse est en grand danger en raison de la politique menée par le pouvoir de Ramallah”.



Nouvelle loi contre les crimes électroniques


Dans ce climat déjà tendu, l’approbation d’une nouvelle loi sur la cybercriminalité par le président Mahmoud Abbas le 11 juillet dernier inquiète, encore un peu plus, les journalistes palestiniens qui demandent la révision de la loi pour ne pas enfreindre la liberté de la presse. Selon cette loi “quiconque partage des informations, promeut des idées ou des programmes contraires à l’ordre public ou aux bonnes moeurs est passible d’une peine de prison d’au moins cinq ans”. Le journaliste Zaher el Chemali craint que “cette loi, voulue par les services de sécurité, permettra d’arrêter une armée de journalistes”. Lui-même dit avoir reçu des menaces par téléphone, quelques minutes après avoir posté sur sa page Facebook un commentaire ironique sur l’Autorité palestinienne. Un inconnu l’a prévenu: “soit tu deviens raisonnable tout seul, soit on va t’y forcer!


Le Hamas n’a pas encore pris des mesures similaires mais compte tenu des pénuries d’électricité dans la bande de Gaza, les habitants utilisent peu les sites internet pour s’informer.


Les territoires palestiniens occupent la 135e place au Classement RSF de la liberté de la presse.


Alors que les relations entre le Hamas et le Fatah s'enveniment, les journalistes se retrouvent en première ligne de la crispation politique entre les deux frères ennemis palestiniens. Reporters sans frontières (RSF) dénonce l’aggravation des persécutions gouvernementales contre les médias des territoires palestiniens.