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16 octobre 2015 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Les années Harper : une période de régression pour les journalistes canadiens


A l’approche des élections fédérales canadiennes, le 19 octobre prochain, Reporters sans frontières (RSF) met en avant l’évolution néfaste à la liberté de la presse et d’accès à l’information durant les mandats du Premier ministre actuel, Stephen Harper.
Le Canada est beau rester bien placé dans le classement mondial de RSF, la liberté de la presse et l’accès à l’information ont particulièrement souffert ces neuf dernières années. Restrictions systématiques de la liberté de circulation des photo-journalistes, accès limité au Premier ministre pour les interviews et même pendant des évènements, atteinte à la liberté d’expression : la philosophie officielle est en contradiction complète avec la place du pays dans le classement RSF. Politique des portes closesDepuis qu’il est devenu Premier ministre du Canada, en 2006, Stephen Harper a adopté une attitude clairement restrictive concernant la liberté de la presse et de l’information. L’exemple le plus marquant est la politique de la porte close mise en place par son administration à l’égard des demandes d’entrevue,” déclare Delphine Halgand, directrice du bureau de Reporters sans frontières aux États-Unis. “Chaque fois qu’on prend Harper en photo, on a l’impression d’être l’ennemi,” affirme de son côté Amber Bracken, photojournaliste et présidente de l'Association des Photographes de Presse du Canada, considérant que Stephen Harper “utilise la sécurité comme une excuse pour protéger son image.” De fait, l’équipe de sécurité du Premier ministre confine les photographes dans des zones spécifiquement délimitées, ce qui exclut toute possibilité d’image sur le vif et authentique. La situation est tout aussi frustrante pour les journalistes. Justin Ling, qui couvre la politique canadienne depuis plusieurs années pour Vice, considère que “l’accès des médias au Premier ministre du Canada est passé de assez bon à extrêmement compliqué ces dernières années.” Selon lui, la volonté de contrôle de la part du gouvernement Harper est patente : l’information est filtrée et il est devenu beaucoup plus difficile de recevoir des réponses précises à des questions posées pour une entrevue. En moyenne, Stephen Harper répond à seulement cinq questions de journalistes tous les eux ou trois mois. Les journalistes des rédactions nationales qui paient pour voyager avec le Premier ministre se voient normalement accorder quatre questions, tandis qu’une question est généralement réservée à la presse locale. Ces restrictions envers les médias ne sont pas le fait du seul Premier ministre. Le Parti Conservateur utilise la même philosophie dans ses collectes de fonds, ses courriels suggérant qu’une “’élite médiatique” tente de détruire tout ce que les Conservateurs représentent et ont déjà accompli... L’excuse de la sécurité nationale En outre, les lois anti-terrorisme promulguées sous Harper sont autant de menaces contre la liberté de la presse et d’expression, en particulier la loi C-51, adoptée en juin 2015. Ce texte prévoit des peines allant jusqu’à 5 ans de prison pour “la défense” ou “la promotion” du terrorisme en général, incluant la tenue de propos “imprudents.” La loi permet aussi aux autorités de supprimer du contenu en ligne s’il est considéré comme “propagande terroriste.” Nombre de régimes autoritaires ont adopté des lois anti-terrorisme aux formulations similaires et y recourent pour bâillonner journalistes et défenseurs des droits de l’Homme. En ce qui concerne les questions liées à la vie privée, la loi C-51 permet à plusieurs administrations de partager les informations personnelles des citoyens avec les agences de sécurité si ces informations sont jugées tout simplement “pertinentes” en matière de sécurité nationale. En juillet dernier, l’Association Canadienne des Libertés Civiles et celle des Journalistes canadiens pour la liberté d’expression (CJFE) ont déposé une plainte devant la Cour supérieure de justice de l’Ontario, arguant du fait que la loi C-51 avait été “adoptée en violation de la Constitution.” Les partis d’opposition ont promis d’abroger la loi ou d’en amender les clauses les plus controversées. Arrestations arbitraires De plus, lors du Sommet du G20, les 26 et 27 juin 2010, à Toronto, le Canada a connu la plus grande vague d’arrestations de son histoire. Les journalistes n’ont pas été épargnés. Brett Gundlock, photographe pour le National Post au moment des manifestations, a été arrêté malgré son accréditation complète et son badge de presse parfaitement visible. “La presse et les manifestants ont été traités de la même façon,” raconte Brett Gundlock à RSF. Lui-même a reçu un coup de poing en plein visage de la part d’un policier après avoir pourtant mis les mains en l’air. Puis il a été jeté à terre, un policier a placé un genou sur son dos pour l’immobiliser, tandis qu’un autre le rouait de coups de pieds. Enfin amené dans un centre de détention provisoire, il a été accusé de rassemblement illégal et entrave à un agent de police. Après avoir contesté ces charges, il a été obligé de se soumettre à une fouille corporelle approfondie. 24 heures se sont écoulées avant qu’il ait pu s’entretenir avec un avocat. Les accusations ont été retirées deux mois plus tard. Reste que son arrestation et la violation de ses droits civils n’auraient jamais dû avoir lieu. Colin O’Connor, photographe pour The National Post et collègue de Brett, a lui aussi été arrêté, tout comme Jesse Rosenfeld, un journaliste indépendant qui travaillait pour The Guardian. Jesse a aussi été agressé par la police. “Alors que les élections approchent, la question essentielle est : est-ce que cette tendance à limiter l’accès à l’information et la liberté de la presse continuera avec un nouveau gouvernement ? ” demande Margaux Ewen, responsable de la communication et du plaidoyer pour RSF USA. Même si beaucoup de Canadiens espèrent un changement à cet égard, l’avenir reste incertain. Nick Taylor-Vaisey, président de l’Association Canadienne des Journalistes précise : “Il est important de souligner que ceci n’est pas seulement un problème de l’administration Harper.” La liberté de la presse et de l’information est également attaquée au niveau local, et ce, par les Conservateurs comme les Libéraux. Ainsi, le service de police de la ville d’Ottawa annonce un chiffre de plus de 6000 dollars canadiens pour fournir des données sur les accidents entre cyclistes et automobiles, alors que l’accès à ce type d’information devrait être gratuit pour les médias et les citoyens. Les promesses de campagne des membres du Nouveau Parti démocratique et du Parti libéral incluent diverses initiatives en vue d’un accès accru aux informations et d’une réduction des coûts associés aux demandes d’information pour les médias. Mais nombreux sont ceux parmi communauté journalistique qui se demandent si un nouveau Premier ministre issu d’un parti d’opposition sera prêt à renoncer au contrôle mis en place pendant les années Harper….