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22 février 2016 - Mis à jour le 8 mars 2016

La situation des journalistes en Egypte est inacceptable


Reporters sans frontières (RSF) écrit au Président égyptien Abdel Fattah el-Sissi afin de plaider pour la défense des journalistes arbitrairement emprisonnés dans le pays. Alors que la situation ne cesse de s'aggraver pour les libertés, en général, et la liberté de l’information en particulier, RSF revient sur la sécurité des journalistes et le besoin de renforcer la lutte contre l’impunité des exactions à leur encontre.

Monsieur Abdel Fattah Al-Sissi
Président de la République arabe d’Egypte
Le Caire
Egypte

Paris, le 22 février 2016

Monsieur le Président,

Depuis votre accession à la présidence de la République arabe d’Egypte en juin 2014, la situation des libertés fondamentales pour les citoyens égyptiens et ressortissants étrangers résidant dans votre pays s’est malheureusement détériorée. Reporters sans frontières (RSF) attire votre attention sur l’état très préoccupant de la situation des journalistes en Egypte, trop souvent brimés au prétexte de la sécurité nationale.

L’Egypte est devenue en 2015 l’une des plus grandes prisons pour les journalistes. Au moins 24 journalistes et blogueurs sont actuellement en prison en raison de leur activité professionnelle. La plupart de ces journalistes n’ont en réalité commis aucune faute sinon celle d’avoir couvert des rassemblements ou des manifestations ou de s’être entretenus, dans le cadre de leur travail, avec des membres de l’organisation des frères musulmans que vous avez décrétée "organisation terroriste". Ces journalistes, que RSF défend, sont détenus au prétexte de charges fallacieuses, éloignées des délits de presse : appartenance à une organisation terroriste, participation à une manifestation illégale, diffusions d’informations mensongères, ou troubles à l’ordre public. Un grand nombre d’entre eux sont jugés dans des procès politiques iniques, contraires à la Constitution égyptienne de 2014 et au droit international en matière de droits de l’homme, prouvant le manque d’indépendance de la justice égyptienne.

Connu sous le pseudonyme “Shawkan”, Mahmoud Abou Zeid, journaliste freelance, est victime de ce système d’arrestations arbitraires. Arrêté le 14 août 2013 alors qu’il couvrait les manifestations de la place Rabaa Al-Adawiya pour les agences Demotix et Corbis, il a passé plus de deux ans en prison sans voir un juge et sans charges officielles. Sa détention provisoire, l’une des plus longues du pays selon ses avocats, est contraire à la législation égyptienne (143 du code égyptien de procédure pénale). Son procès s’est ouvert le 12 décembre 2015 aux côtés de plus de 700 accusés, dont des membres des frères musulmans. Il est accusé, entre autres, de meurtre, tentative de meurtre et appartenance à un groupe interdit, et risque la prison à vie. Moralement épuisé et mis à l’isolement pendant quelques jours, ce journaliste est également malade et souffre de l’hépatite C.

D’autres reporters encourent également de lourdes peines. Parmi eux, six journalistes qui ont été condamnés à la prison à perpétuité en avril 2015 dans l’affaire dite de “la salle d’opérations Rabaa Al Adawiya”. Ils étaient accusés de publications de “fausses nouvelles”, d’incitation à la violence et au chaos, et d’organisation d’une supposée “salle des opérations” censée orchestrer des attaques contre le gouvernement lors des manifestations pro-Morsi en août 2013 sur la place Rabaa Al Adawiya, au Caire. La Cour de Cassation ayant annulé ce dernier jugement en décembre 2015, leur nouveau procès devait avoir lieu le 8 février dernier. Certains des accusés, comme Abdallah Al Fakhrany et Samhi Mostafa, n’ont pas pu comparaitre devant le tribunal et la session a été reportée au 1er mars.

Ces journalistes sont détenus dans des conditions terribles. Certains sont torturés et se voient refuser un traitement médical. C’est le cas du photographe pour le site d’information en ligne Masr Al-Arabia Omar Abdel Maksoud, qui a des problèmes cardiaques. Arrêté le 14 février 2014 et relâché avant d’être arrêté de nouveau en avril 2014, le journaliste est accusé d’avoir attaqué/incendié des voitures appartenant à la campagne présidentielle.

Monsieur le Président, vous avez déclaré en septembre dernier que votre pays jouissait d’une liberté d’expression sans précédent, mais la réalité sur le terrain est tout autre. En Egypte, être journaliste est devenu tout aussi dangereux que de manifester ouvertement contre le régime. La dernière loi anti-terroriste adoptée en août dernier attaque directement les médias puisque la couverture des attentats, si elle ne se montre pas conforme à la version officielle des évènements - concernant le bilan de morts par exemple - est punie par une lourde amende. Il est pourtant de votre responsabilité de garantir la protection des journalistes, afin qu’ils effectuent librement et en toute sécurité leur rôle d’information. Ils n’ont pas à se soumettre à un climat de peur et d’impunité.

Pour rappel, trois journalistes avaient été tués le 14 août 2013 par les forces de l’ordre alors qu’ils couvraient une manifestation des partisans de Mohamed Morsi sur la place Rabaa Al-Adawiya au Caire. Un an plus tard, aucune enquête n’a été ouverte ni sur le massacre ni sur la mort des journalistes et aucun des responsables de ces tueries n’a été inquiété. Pas plus que pour les assassins d’autres professionnels de l’information tués depuis janvier 2011.

Il est absolument crucial que le pluralisme de l’information et des opinions soit garanti dans votre pays. La Constitution égyptienne garantit la liberté d’information, base primordiale d’un système démocratique. C’est pour cela que RSF vous demande de libérer ces journalistes injustement détenus et de relâcher la pression à leur encontre, sans quoi il y aurait peu de perspectives futures pour le pays dans le long terme.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.

Christophe Deloire
Secrétaire général