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7 décembre 2016 - Mis à jour le 8 décembre 2016

La République islamique d'Iran, championne de l’impunité des crimes commis contre les journalistes

A l'occasion de la commémoration du 18e anniversaire des assassinats en série de journalistes et d'intellectuels en Iran, Reporters sans frontières (RSF) demande que justice soit faite, et que les assassins et les commanditaires de ces crimes - qui occupent aujourd'hui de hautes fonctions publiques -, soient poursuivis.

Répression contre mémoire

Le 2 décembre 2016, les forces de l'ordre ont, une nouvelle fois, empêché la cérémonie de commémoration de la vague d'assassinats en série d'intellectuels et de journalistes, tous militants pour la liberté d'expression en Iran à l’automne 1998. Le rassemblement a été organisé par l'Association des écrivains iraniens* et des familles de victimes. Mais comme tous les ans, les agents des renseignements ont dispersé les participants. Plusieurs personnes, parmi lesquelles Nasser Zarafshan, l'avocat des familles des victimes, ont été violemment arrêtés avant d’être libérés quelques heures plus tard.


En 1998, nombre de journalistes et d’intellectuels ont été assassinés. Le 22 novembre 1998, Darioush Forouhar et son épouse, Parvaneh, figures emblématiques de l'opposition libérale, étaient retrouvés assassinés à coups de couteaux à leur domicile de Téhéran. Entre le 25 novembre et le 11 décembre 1998, les journalistes et écrivains Majid Charif, Mohamad Mokhtari et Mohammad Jafar Pouyandeh ont disparu. Leurs corps ont été retrouvés, quelques jours plus tard, dans la banlieue de Téhéran. Quelques mois auparavant, Pirouz Davani, rédacteur en chef du journal Pirouz, a disparu. Depuis août 1998, son corps n'a jamais été retrouvé.


Cette vague d'assassinats avait provoqué la mobilisation d'une grande partie de la presse réformatrice et de nombreuses condamnations à l’internationale. Les autorités avaient alors mis sur pied une commission d'enquête. En janvier 1999, le ministère des Renseignements avait reconnu officiellement l'implication de certains de ses agents et annoncé l'arrestation de dizaines de suspects. En janvier 2001, dans le cadre de l'enquête sur le meurtre des époux Forouhar, 15 agents du ministère des Renseignements avaient été condamnés : trois à la peine de mort et douze à des peines de prison. Trois autres personnes, soupçonnées d'être impliquées, avaient été acquittées. L'affaire avait été renvoyée devant la Cour suprême qui avait confirmé le verdict. Seules deux personnes avaient été condamnées à 15 ans de prison.


Les familles des victimes ont pointé du doigt les insuffisances de l'enquête au cours de laquelle les commanditaires n'ont jamais été mis en cause. Fin novembre 2002, les familles des victimes ont saisi la Commission des droits de l'homme des Nations unies.


Protection des commanditaires

Si l'implication de personnalités de haut rang a été prouvée, il n'y a eu aucune volonté politique de les poursuivre en justice. Trois des suspects, Mostafa Pourmohamadi, actuel ministre de la Justice, Gholam-Hossein Mohseni Ejei, actuel porte-parole de la justice, et Ghorbanali Dorri-Najafabadi, ancien ministre des Renseignements (au moment des assassinats ) et procureur de la République, n'ont jamais été inquiétés. Seuls une quinzaine d'agents du ministère des Renseignements ont été reconnus coupables et condamnés à des peines allant de trois à douze ans de prison. Aujourd’hui tous ont été libérés.


Cette impunité empêche les avocats indépendants qui défendent des victimes ou leurs familles de faire leur travail, ces derniers étant eux-mêmes poursuivis. Lauréate du prix Nobel de la paix, Shirin Ebadi a été obligée de quitter son pays, Mohammad Seifzadeh et Abdolfatah Soltani, ont été condamnés et emprisonnés, ce dernier est toujours derrière les barreaux. Joint par RSF, Me Nasser Zarafshan, l'avocat emblématique des familles des journalistes et écrivains assassinés, qui avait été condamné et emprisonné pendant cinq ans de prison (2002-2006) pour "divulgation d’éléments du dossier", a affirmé que pour lui l'affaire n'était pas classée. “ Cette enquête n'a jamais été menée jusqu’au bout et d'importantes pièces du dossier ont disparu pendant le procès pour protéger de hauts responsables. Les journalistes et les écrivains ont besoin de sécurité pour faire leur travail (...) Derrière ces assassinats, le message était clair : Taisez-vous! L’impunité autour de ces crimes est aujourd’hui la suite de ce message”.


Malgré toutes les pressions, convocations judiciaires et menaces psychologiques, Parastou Forouhar, artiste, écrivaine et fille de Darioush et Parvaneh Forouhar, qui réside en Allemagne, se rend chaque année à Téhéran pour organiser la commémoration dans la maison de ses parents. Et comme tous les ans, elle en est empêchée par les autorités. “Pour toutes les victimes des crimes politiques et pour tous ceux qui ont été tués pour leurs opinions, la justice n'a pas été rendue, ce sont des morts non-enterrés. Or, il n’y a pas de prescription pour ces crimes”. Elle attend toujours beaucoup du Haut-Commissariat des droits de l'homme des Nations unies qui n'a pour l'instant fait que renvoyer les familles vers la justice iranienne.


Les auteurs et commanditaires des assassinats de journalistes n’ont jamais été inquiétés. En outre, nous rappelons également les cas du journaliste Ebrahim Zalzadeh (disparue en mars 1996, son corps a été retrouvé un mois plus tard lardé de 15 coups de couteaux), la mort en détention de Zahra Kazemi (2003), celle de la journaliste kurde de l'Agence de presse Euphrate Ayfer Serçe (2006), du jeune blogueur Omidreza Mirsayafi, (2009), mais aussi de l’ancien journaliste pour Abrar Economie Alireza Eftekhari (2009), de Haleh Sahabi, journaliste et activiste des droits des femmes. Et plus récemment de Hoda Saber, journaliste d’Iran-e-Farda (2011) et de Sattar Beheshti (2012).


L’Iran est classé 169e sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse 2016 de Reporters sans frontières.


*L’Association des écrivains iraniens est la plus ancienne organisation de la société civile du pays. Sous les deux régimes du Shah et de la Révolution islamique, ses activités ont toujours été interdites.