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25 septembre 2013 - Mis à jour le 20 janvier 2016

La liberté de l’information prise en otage par le pouvoir militaire


Alors que les autorités égyptiennes ont récemment prolongé l’état d’urgence de deux mois, pendant lesquels leurs pouvoirs sont étendus et les libertés fondamentales restreintes, la censure continue de sévir et les arrestations des professionnels de l’information se poursuivent. « Nous sommes très inquiets de la recrudescence des atteintes aux libertés fondamentales, notamment à la liberté d'information, et de la multiplication des déclarations des autorités égyptiennes, affichant ainsi clairement une position hostile à certains médias qui ne se font pas le relais de l'armée », a déclaré Reporters sans frontières. « Il est inacceptable et dangereux pour l'avenir de la démocratie en Egypte que certains médias et journalistes affiliés ou proches des Frères musulmans soient continuellement pris pour cibles par les autorités, sous prétexte de préserver l’ordre public et la sécurité nationale. Les décisions politiques arbitraires de fermer des médias sont systématiquement entérinées par la justice, ce qui pose nécessairement la question de l’indépendance du pouvoir judiciaire aujourd’hui, alors que la séparation des pouvoirs est la pierre angulaire de tout un système qui se veut démocratique », a ajouté l’organisation.

Multiplication des fermetures de médias affiliés ou proches des Frères musulmans

Dans la nuit du 24 septembre 2013, la police a effectué un raid au siège du journal Al-Huria wa Al-Adala, affilié au parti des Frères musulmans. Le matériel sur place a été confisqué et le siège du journal fermé. Ce raid fait suite à la décision de la justice égyptienne du 23 septembre d’interdire la confrérie des Frères musulmans et de saisir leurs biens, une décision politique. Le 3 septembre déjà, une décision de la chambre administrative du Conseil d’Etat avait prononcé la fermeture des chaînes Al-Jazeera Mubasher Misr, Ahrar 25, Al-Quds et Al-Yarmouk, accusées de “menacer la paix sociale”, “publier des rumeurs et de fausses informations”, et d’ “inciter à la haine et au désordre public”. Verdict là encore politique, venu entériner des décisions arbitraires prises antérieurement à l’encontre de médias locaux et étrangers affiliés ou proches des Frères musulmans. Le 3 juillet, les nouvelles autorités avaient en effet décidé de fermer quatre chaînes de télévision locales: Misr 25 du Parti de la Liberté et de la Justice (Frères musulmans), ainsi que Al-Hafiz, Al-Nas et Rahma connues pour leur soutien au président Morsi. En réaction à cette décision, une nouvelle chaîne égyptienne, Ahrar 25, avait vu le jour à la mi-juillet, remplaçant ainsi la chaîne censurée Misr 25. Deux jours plus tard, Nilesat, l’opérateur de satellites de télécommunications égyptien, a bloqué trois chaînes de télévision (pan)arabes : les chaînes palestiniennes affiliées au mouvement Hamas Al-Quds et Al-Aqsa, ainsi que la chaîne des Frères musulmans en Jordanie Al-Yarmouk. Par ailleurs, le 28 août 2013,le ministre de l’Investissement, des Communications, des Technologies de l’Information et des Médias, avait déclaré la chaîne Al-Jazeera Mubasher Misr illégale et interdite d’opérer en Egypte. Suite à la dégradation des relations entre la Turquie et l’Egypte, plusieurs médias turcs ont également été pris pour cibles par les autorités égyptiennes. Le 10 septembre 2013, la police a effectué un raid dans les locaux de la branche égyptienne du média officiel turc, TRT (Turkish Radio and Television Corporation). Le matériel de production, les enregistrements ainsi que les ordinateurs de la chaîne ont été confisqués. Sous la pression des autorités, la direction de la chaîne a décidé de fermer temporairement le média. L’un des journalistes de la chaîne, Metin Turan, avait été arrêté le 16 août dernier. Les autorités turques, dont le vice-Premier ministre turc Bülent Arınç et le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu ont contacté les autorités égyptiennes pour obtenir la libération du journaliste, mais sa détention, initialement de quinze jours, a été prolongée à plusieurs reprises. Le 20 août 2013, les forces de police égyptiennes ont pris d'assaut les locaux du média turc privé, Ihlas News Agency. Son directeur Tahir Osman Hamde, arrêté le même jour, est resté arbitrairement détenu jusqu’au 4 septembre 2013. La chaîne Al-Faraeen soutenant ouvertement l’armée a quant à elle été fermée le 14 septembre dernier pour atteinte aux règles déontologiques de la profession.

Poursuite des arrestations

Plus d’une dizaine de journalistes sont toujours détenus dans les prisons égyptiennes, sans pouvoir comparaître devant la justice. Leur détention est régulièrement prolongée pour une durée de 15 jours à chaque fois (la durée légale de la détention administrative). Si la plupart des journalistes toujours détenus travaillent pour des médias proches ou affiliés aux Frères musulmans (dont Islam Today, Rassd ou Al-Jazeera Mubasher Misr), ce sont tous les professionnels de l’information qui pâtissent de la politique répressive des autorités égyptiennes. Ainsi, le correspondant du quotidien égyptien Al-Masry Al-Youm, Ahmad Abu Deraa, qui avait écrit plusieurs articles sur les agissements de l’armée au Sinaï, a été arrêté par les forces de l’ordre dans la ville d’El-Arich (nord Sinaï), le 4 septembre 2013. Le journaliste est toujours détenu et doit être jugé devant un tribunal militaire. Son procès, initialement prévu le 15 septembre, a été reporté à deux reprises, au 18, puis au 29 septembre. Le 22 septembre 2013, la reporter Azza Moghazy et le photographe Sabry Khaled, travaillant tous deux pour le quotidien Al-Shorouk, ont été interpellés à leur hôtel d’El-Arich par les forces de police, qui les ont pris pour des journalistes d’Al-Jazeera. Le photographe a été frappé à plusieurs reprises lors de leur transfert à la direction de la sécurité de la province du Sinaï. Les deux journalistes ont été libérés deux heures plus tard, les policiers s’étant rendu compte de leur méprise et excusé.

Dans un entretien accordé au journal Al-Ahram, Sabry Khaled a déclaré qu’ “être reporter pour Al-Jazeera ou pour tout autre média ne justifie pas un tel traitement”. Cette interpellation est particulièrement révélatrice du climat répressif dans lequel exercent les journalistes en Egypte.