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24 janvier 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Jusqu'où ira l'escalade de la violence ?


Alors que les lois restreignant drastiquement la liberté de l'information sont entrées en vigueur le 22 janvier 2014, les journalistes qui couvrent les événements en Ukraine sont la cible d'une violence sans précédent. « Nous appelons une fois de plus toutes les parties à la retenue et au respect du travail et de l'intégrité physique des acteurs de l'information. Les nombreux actes de violence délibérés contre les journalistes dont se rendent coupables, en particulier, des membres des forces spéciales, doivent impérativement faire l'objet d'enquêtes complètes et impartiales. Des instructions claires doivent être données pour que ces exactions injustifiables ne se reproduisent pas. Nous prenons acte de l'annonce du président Viktor Ianoukovitch selon laquelle les journalistes arrêtés en marge des affrontements devaient être remis en liberté, et nous espérons qu'elle sera rapidement et intégralement suivie d'effet. Rappelons cependant que les médias ne pourront remplir correctement leur fonction que lorsque les lois liberticides promulguées le 17 janvier seront abrogées », a déclaré Reporters sans frontières.

Escalade de la violence

Alors que cinq manifestants ont trouvé la mort dans les affrontements, l'escalade de la violence n'épargne pas les professionnels des médias. Le nombre des journalistes blessés dans le cadre de leurs activités professionnelles depuis le 19 janvier s'élève pour l'heure à 47. La plupart des blessures sont le résultat de tirs de balles en caoutchouc et de grenades assourdissantes par les forces anti-émeutes « Berkut ». Le 22 janvier, deux journalistes de l'agence Associated Press, Iefrem Lukatski et Dmytro Vlasov, ont ainsi été délibérément visés par des tirs de balles en caoutchouc, respectivement à la tête et au bas-ventre. Comme la plupart de leurs collègues, ils étaient équipés de gilets estampillés « presse ». Seul leur équipement de protection leur a épargné des blessures plus graves. Le même jour, le photographe freelance Maksym Dondiuk a été blessé à la jambe par l'explosion à ses pieds d'une grenade assourdissante. Il a reçu des éclats sur tout le corps. Le présentateur de la chaîne russe REN TV, Stanislav Grigoriev, est toujours hospitalisé après avoir été atteint par une grenade assourdissante alors qu'il réalisait un direct (voir vidéo ci-dessous). Le 22 janvier au petit matin, alors qu'il filmait les affrontements de la rue Hruchevskoho à l'aide d'une caméra installée sur un tripode, le cameraman du projet documentaire Babylon'13 Iouri Gruzinov a essuyé des tirs à balles réelles. L'un des projectiles, métalliques et ronds, d'environ un centimètre de diamètre, a perforé le corps juste en-dessous du bras, passant tout près des poumons. A plusieurs reprises, des membres des forces spéciales ont pris à partie des journalistes et endommagé leur matériel professionnel. Un cameraman de la chaîne Inter TV a ainsi vu l'objectif de sa caméra brisé par un coup de matraque (voir vidéo ci-dessous). A mesure que les affrontements se propagent dans l'ensemble du pays, des journalistes commencent à être pris à partie également hors de Kiev. Le 22 janvier, à Donetsk (Est), des manifestants pro-gouvernementaux ont aspergé de peinture rouge la correspondante du journal Novosti Donbassa, Violetta Tarasenko, et jeté des œufs sur la journaliste du site d'information Gazeta.ua, Tetyana Zarovna. A l'aube du 23 janvier, le directeur du site d'information local 0472.ua à Tcherkasy (Centre), Oleg Ogilko, a été violemment passé à tabac par des inconnus alors qu'il filmait le siège de l'administration régionale par des militants d'opposition. Face à l'ampleur des violences et à leur caractère systématique, Reporters sans frontières a pris en charge l'achat de cinquante casques de protection au profit des journalistes ukrainiens qui couvrent les événements sur les points chauds à Kiev.

Des journalistes arrêtés et maltraités

Tôt le matin du 23 janvier, le journaliste russe Andreï Kiselev, du projet documentaire Lenta.doc, a été interpellé avec un groupe de manifestants et violemment battu par des membres des « Berkut ». Ils ont ensuite été contraints de rester à genoux dans la neige pendant près d'une heure avant d'être conduits au commissariat. L'accusation d'avoir participé aux violences, portée contre le journaliste, ayant été levée, il a été relâché dans l'après-midi. Il reste cependant associé à l'affaire en tant que témoin. Le photographe freelance Marian Havryliv a subi un sort similaire. Embarqué avec des manifestants, il a été conduit en rase campagne et passé à tabac. Il est actuellement hospitalisé, sous surveillance policière. Le cameraman de Spilno.tv Volodymyr Karagyaur, arrêté le 20 janvier alors qu'il achetait de l'essence pour son générateur électrique, a été placé en détention provisoire pour deux mois. Accusé, sur la seule base de sa présence à la station service, d'avoir voulu fabriquer des cocktails Molotov, il encourt jusqu'à quinze ans d'emprisonnement. Andriy Loza, du journal d'opposition VO Svoboda, a été arrêté le 19 janvier alors qu'il photographiait les manifestations dans la ville d'Artemivsk (Est) depuis le toit d'un minibus des « Berkut » en compagnie d'autres journalistes. Placé en détention provisoire pour deux mois, il risque jusqu'à quinze ans d'emprisonnement pour « organisation d'une action de protestation illégale ».

Sérieuses menaces

Dans ce climat d'une violence inédite depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, les journalistes sont également victimes de manœuvres d'intimidation. Vitaly Portnikov, analyste politique et rédacteur de la chaîne d'opposition Tvi, a quitté le pays dans la soirée du 20 janvier. Cible depuis un mois d'une violente campagne de calomnie, il était depuis une semaine suivi par des inconnus. Il avait également reçu des menaces, l'avertissant notamment qu'il risquait de devenir « le second Gongadze ». Le 20 janvier, trois inconnus ont tenté de forcer la porte de son appartement en proférant des menaces. Le journaliste du site d'information LB.ua, Andriy Ianitski, a préféré ne pas sortir de chez lui pendant quelques jours après avoir reçu des menaces l'assurant qu'il allait subir le même sort que l'activiste d'Euromaïdan Ihor Lutsenko, enlevé en début de semaine et victime d'un simulacre d'exécution. Un autre activiste enlevé en même temps que lui, Iouri Verbitski, a été retrouvé mort le 22 janvier, portant des traces de torture. - Suivre les événements sur Twitter: #euromaidan, #євромайдан - Retrouver les précédents communiqués de RSF sur la crise ukrainienne (Photo: Ilya Azar / Lenta.ru, Anatoliy Stepanov / AFP)