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28 août 2017

Journée internationale des victimes de disparition forcée: ces Etats qui font disparaître les journalistes

A l’occasion de la Journée internationale des victimes de disparition forcée le 30 août 2017, Reporters sans frontières (RSF) révèle qu’un nombre croissant d’États rivalisent d’imagination pour faire disparaître les journalistes “gênants”.

Dawiit Isaak, Jean Bigirimana, Akram Raslan, Guy-André Kieffer…. Ces journalistes ont en commun d’avoir subitement disparu, laissant leurs proches dans une angoisse sans fin. Tous ont été victimes de “disparitions forcées”. Une pratique qui implique les Etats, directement ou tacitement. Ce sont les pouvoirs en place, ou des personnes ou des groupes qui agissent avec leur appui ou acquiescement, qui arrêtent, séquestrent, privent de liberté la personne qui dérange, la voix qu’il fallait faire taire. Ce délit multiforme, perpétré en toute discrétion et impunité par de plus en plus de régimes, est pourtant reconnu depuis 2002 comme un crime contre l'humanité.


“La Chine a inventé les “vacances forcées”, la Syrie a développé les disparitions de masse, le continent africain s’est mis à imiter l’Amérique du Sud, tristement pionnière en matière de disparition forcée. Au lieu de diminuer, cette pratique barbare se diversifie et se répand à travers le monde pour faire chaque année un peu plus de victimes parmi les journalistes et les blogueurs, dénonce Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, qui regrette l’impunité dont jouissent le plus souvent les auteurs des crimes, et le manque d’engagement de la part des États démocratiques pour y mettre fin.”



La macabre tradition des “desaparecidos” s’est mondialisée


Dans les dictatures militaires d’Amérique du Sud des années 60 et 70, la pratique des “disparitions” d’opposants était tellement courante que le mot espagnol “desaparecidos” (disparus) est entré dans le vocabulaire pour désigner les victimes du terrorisme d’État. Dans la seule période 1976-1980, l’Argentine du dictateur Videla s’était ainsi débarrassé de 91 journalistes. Au Brésil et au Chili, entre 1973 et 1975, plus de 18 journalistes ont disparu de la même manière.


Malgré un niveau de violence contre la presse qui reste très élevé, le phénomène s’est atténué depuis en Amérique latine, à l’exception du Mexique où au moins 23 journalistes ont disparu depuis l’an 2000, des crimes tous impunis. La plupart du temps, les cartels de la drogue sont montrés du doigt, mais dans certains cas les familles et les proches soupçonnent l’implication d’agents de l’État.


Entre temps, la pratique s’est généralisé dans le monde, gagnant de nombreux territoires comme l’Algérie, les États du Golfe, l’Erythrée, le Pakistan, le Bangladesh, l’Iran, le Turkménistan, la Tchétchénie, l’Est de l’Ukraine… La liste est loin d’être exhaustive. Sur tous les continents, la disparition est devenu l’arme privilégiée des régimes autoritaires pour éliminer les opposants sans avoir à rendre des comptes.



Disparitions de masse en Syrie


En Syrie, les exécutions extra-judiciaires étaient déjà une pratique courante sous le régime de Bachar al-Assad. Cependant, depuis 2011, les disparitions ont pris une tournure industrielle avec au bas mot, 65 000 victimes, dont un grand nombre de journalistes et de blogueurs, selon les estimations de Réseau Syrien pour les Droits de l’Homme. À tel point que le Conseil de sécurité des Nations unies a dû adopter, en février 2014, une résolution condamnant ces exactions.


Les défenseurs de l’information sont les premiers visés, l’objectif commun du régime et des factions rivales étant de neutraliser voire éliminer tous les témoins du conflit. L’arrestation est systématiquement suivie de tortures et se termine souvent par une exécution. Akram Raslan, dessinateur caricaturiste arrêté par les forces de sécurité syriennes en octobre 2012, est ainsi mort sous la torture un an après son arrestation, après avoir été secrètement jugé devant une cour anti-terroriste, sans défense ni témoins. Il a fallu attendre encore deux ans pour que l’annonce de son décès soit confirmé.


Les familles des victimes, privées d’informations et risquant de subir le même sort si elles se plaignent, en sont réduites à faire leur propre enquête en se basant sur les rumeurs. Les proches de Bassel Khartabil, informaticien défenseur de l’Internet libre, sont restés sans nouvelle de lui pendant deux ans. Jusqu’au jour où ils ont appris qu’il avait été exécuté dès 2015, peu après avoir avoir été transféré dans un lieu inconnu.



Des "enlèvements d’État” pour s’affranchir de la loi


La pratique de l’enlèvement permet aux dirigeants de contourner les dispositifs qui garantissent les droits de la défense: code de procédure, information des proches, présence d’un avocat, examen médical, durée limitée de détention. En Chine, Liu Xia, la veuve du prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, est officiellement libre de ses mouvements. Les autorités la retiennent pourtant prisonnière dans un lieu secret, une situation qui a obligé son avocat à porter plainte à l’ONU pour “disparition forcée” le 3 août dernier.


Il y a longtemps que le régime de Pékin a pris l’habitude d’offrir des “vacances forcées” à certains opposants dans la station balnéaire de Hainan (sud), notamment à la veille d'événements risquant de leur offrir une tribune: Jeux Olympiques, sommet du G20, commémorations de Tian’anmen, Congrès du Parti Communiste… Cette pratique “soft” ne s’applique malheureusement qu’aux personnages protégés par leur notoriété internationale. Pour les anonymes, les “vacances” s’effectuent au cachot et s’accompagnent d’actes de torture et de privation de soins qui rendent souvent les victimes méconnaissables.


Depuis l’accession du président Xi Jinping à la tête de l’État chinois, en 2013, l’enlèvement est devenu une pratique systématique en ce qui concerne les défenseurs des droits de l’homme et de la liberté de l’information. L’an dernier, le couple de journalistes citoyens Lu Yuyu et Li Tingyu, lauréats du prix RSF 2016, qui recensaient dans un blog les mouvements sociaux dans le pays, a ainsi été enlevé brutalement par des hommes en civils et détenus au secret plusieurs semaines avant d’être officiellement arrêtés.


Assassinés pour empêcher des révélations


La paranoïa des dirigeants les pousse souvent à confondre les journalistes avec des espions ou des terroristes, quand ce n’est pas tout simplement un prétexte pour les arrêter. Il y a tout juste un an, le 22 juillet 2016, le journaliste Jean Bigirimana qui travaillait pour Iwacu, le dernier média indépendant du Burundi, s’est ainsi volatilisé alors qu’il partait rencontrer un de ses contacts professionnels. Un an après, en dépit d’une pétition qui a recueilli plus de 13 000 signatures, nul ne sait si le journaliste est encore vivant, et où il serait détenu.


Si les journalistes et blogueurs sont particulièrement visés, c’est le plus souvent pour les empêcher de publier des informations gênantes pour le pouvoir. En Côte d’Ivoire, le journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer, ancien de Libération et de La Tribune, enquêtait ainsi sur les malversations au sein de la filière du cacao quand il a été enlevé en avril 2004. Le président Laurent Gbagbo est soupçonné de l’avoir fait assassiner pour l’empêcher de révéler des informations le mettant en cause dans ce dossier.


L’enlèvement est d’autant plus prisé des autocrates que les journalistes, pour protéger leurs sources, sont d’ordinaire discrets sur leurs enquêtes. Quand le journaliste et les documents qu’il collectait ont disparu, le secret est bien gardé. Portées par le mince espoir que leur collègue soit encore en vie, les rédactions concentrent leurs efforts sur une mobilisation pour libérer le captif et évitent de publier ses notes, ce qui pourrait signifier son arrêt de mort.



Des enquêtes remarquablement inefficaces


“Pas de preuve, pas de droit”, dit l’adage bien connu des juristes. Le point commun des affaires de disparition de journalistes est la remarquable inefficacité avec laquelle les autorités conduisent l’enquête, une désinvolture qui frise souvent le sabotage. Les proches des victimes sont d’autant plus démunis que les auteurs du crime ont souvent le pouvoir de faire pression sur les témoins et sur les enquêteurs, voire de faire purement et simplement classer l’affaire.


Le cas d’Ahmed Rilwan Abdulla aux Maldives est édifiant. Ce collaborateur du journal en ligne indépendant Minivan News a disparu le 8 août 2014. Il était connu pour s’intéresser aux trois sujets qui fâchent dans cet État insulaire: la religion, la politique et l’environnement. Une fois sa disparition déclarée, les autorités ont attendu 29 heures avant de se rendre à son appartement et 11 jours avant de visiter son bureau. La police a aussi “oublié” d’informer la famille qu’elle avait retrouvé un couteau sur les lieux de la disparition supposée. Récemment, la police a fini par admettre du bout des lèvres l’hypothèse de l’enlèvement par un groupe extrémiste, sans apporter plus de précisions.


Même quand elles ne sont pas directement impliquées dans leur disparition, les autorités considèrent les journalistes comme responsables de leur sort. Le refus d’assistance est alors une manière de dissuader leurs confrères d’aller “mettre leur nez là où ils ne devraient pas”. Depuis près de trois ans, la société civile et les organisations de défense des droits humains dénoncent la passivité et l’indifférence qui entourent la disparition en Libye des journalistes tunisiens Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari, le 8 septembre 2014. A Tunis, la principale mesure des autorités aura été d’annoncer, un an après les faits, la création d’une commission mixte d’enquête… qui n’a toujours pas vu le jour.


En Colombie, la police n’a pas déployé plus d’efforts pour retrouver le photographe indépendant espagnol Borja Lázaro, disparu dans la nuit du 7 au 8 janvier 2014 dans une zone de narcotrafic où opèrent les anciens paramilitaires. En dépit de l’intervention des autorités espagnoles, l’enquête n’a pas permis de récolter la moindre information en quatre ans et est aujourd’hui officiellement close.



Ne pas laisser les victimes tomber dans l’oubli


En Érythrée, le journaliste suédo-érythréen Dawit Isaak, co-fondateur du journal Setit et prix UNESCO Guillermo Cano 2017, est détenu au secret depuis 2001, sans accès à sa famille ni à ses avocats, tout comme dix autres journalistes faussement accusés de “terrorisme”. Des éléments réunis par RSF laissent à penser que sept d’entre eux seraient déjà morts en détention. Le témoignage d’un gardien, recueilli en 2010, dernière fois que Dawit a été vu en vie, évoque des conditions de détention inhumaine où les journalistes, menottés, sont maintenus à l’isolement sous des températures infernales.


RSF a effectué de nombreuses démarches pour que le cas de Dawit Isaak ne tombe pas dans l’oubli, dont une pétition en 2002, de nombreux communiqués et plusieurs appels au Parlement européen. En 2011, l’association a déposé un recours devant la Cour constitutionnelle érythréenne, qui est resté sans réponse. En 2012, elle a porté l’affaire devant la Commission africaine des droits de l’Homme et des peuples. L’an dernier, RSF a écrit une lettre ouverte au président Issayas Afeworki et, plus récemment, lancé une seconde pétition pour réclamer sa libération.


En 2015, RSF a aussi déposé une requête formelle concernant des cas de disparitions de journalistes dans dix pays auprès du Groupe de travail sur les disparitions forcées de l’ONU. Si les conclusions de cette instance ne peuvent être rendues publiques, pour assurer l’efficacité des enquêtes et la sécurité des victimes, RSF souligne néanmoins l’importance du travail qu’elle effectue dans l’ombre pour centraliser les cas de disparition et faire pression sur les États pour obtenir des libérations, et la nécessité pour les États de lui fournir les moyens de réaliser sa mission.


Il est crucial, rappelle RSF, que l’ensemble des États ratifient la "Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées” adoptée il y a maintenant dix ans par l’Assemblée générale de l’ONU. A ce jour, elle n’a été signée que par la moitié des États et ratifiée par seulement 57 d’entre eux. Parmi les grands absents, quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité: la Chine, les États-Unis, le Royaume Uni et la Russie. Des pays connus pour avoir parfois recours aux enlèvements extra-judiciaires ciblés et qui, semble-t-il, sont réticents à priver leurs services secrets d’un outil aussi commode.