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30 avril 2020

Inquiétudes sur le sort des journalistes iraniens réfugiés en Turquie

Behnam Mohammadi, Kayhan london
Confrontés aux lenteurs administratives des autorités turques et du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) et aux menaces du régime de Téhéran, les journalistes iraniens en exil en Turquie voient leur situation se dégrader encore un peu plus en raison de l’épidémie de coronavirus. Reporters sans frontières (RSF) appelle l’UNHCR et la Turquie à tout mettre en oeuvre pour garantir leur sécurité et accélérer leur réinstallation dans un pays tiers.

Ils ont été contraints à l’exil pour échapper aux violences, aux arrestations et condamnations arbitraires en Iran. Douze journalistes et journalistes-citoyens iraniens qui pensaient se mettre à l’abri en venant se réfugier dans la Turquie voisine vivent actuellement une situation extrêmement difficile. Du fait de la proximité géographique avec l’Iran, les réfugiés et leurs familles restent exposés à de possibles exactions des services des renseignements iraniens. Ils sont aussi confrontés à la mauvaise volonté des services de l’immigration turque qui tardent à leur fournir l’assistance administrative nécessaire pour faire aboutir leurs demandes d’asile et leur réinstallation dans des pays tiers considérés comme sûrs, alors que l’épidémie de coronavirus les fragilise un peu plus.


Des démarches administratives ralenties


Jusqu’à fin 2018, les réfugiés arrivant en Turquie adressaient directement leur demande d’asile au Haut-Commissariat de l'ONU pour les Réfugiés (HCR). Ce n’est plus le cas aujourd’hui, comme l’indique le HCR sur son site : « l’Etat turc est le principal garant de la protection en Turquie. L’enregistrement auprès des autorités turques est donc la façon la plus importante de garantir vos droits en Turquie. » Ce changement de procédure n’est pas sans conséquence pour les réfugiés.  Les journalistes exilés doivent désormais faire examiner leur dossier par les services d’immigration et de police turques qui tardent à les prendre en charge. L’attente est d’autant plus longue que des demandes d’asile et de réinstallation qui avaient été acceptées par les États-Unis sous l’administration Obama ont ensuite été suspendues sur ordre du nouveau président américain, Donald Trump. Depuis, aucune autre proposition de réinstallation ne leur a été faite, mais entre temps, nombre de réfugiés iraniens ont perdu le bénéfice des mesures d’accompagnement accordées aux demandeurs d’asile et se retrouvent par exemple privés de leur carte santé qui permet de réduire sensiblement les dépenses liées aux soins médicaux. Une mesure qui risque de précariser encore un peu plus les réfugiés en cas de contamination par le Covid-19.


La situation est d’autant plus préoccupante et urgente que les journalistes iraniens bloqués en Turquie continuent de vivre sous la menaces du régime de Téhéran. La proximité de la frontière iranienne permet aux différents services des renseignements iraniens et notamment aux Gardiens de la révolution de continuer de menacer directement les journalistes et leurs familles restées en Iran.


La Turquie se doit d’assurer efficacement la protection des journalistes exilés sur son sol et conjointement avec le Haut-Commissariat aux réfugiés se doit aussi de leur fournir toute l’assistance nécessaire pour que leur demande d’asile puissent aboutir dans des délais raisonnables”, déclare Reza Moini, responsable de l’Iran à RSF, qui interpelle par ailleurs les autorités turques et le HCR sur “ le besoin urgent d’accélérer les procédures de réinstallation ou de mettre en place un mécanisme d’évacuation vers des pays tiers des Nations unies, où leur sécurité et intégrité pourront être garanties.”


Vivre “dans l’ombre de la peur”


«J'ai toujours été menacé par le régime iranien en Turquie » explique le journaliste, blogueur et auteur d’écrits satiristes Sharagim Zand, dans un courrier à RSF. Menacé d’arrestation, il quitte l’Iran en 2014 pour la Turquie où il demande l’asile, sans cesser de continuer à collaborer avec différents médias, dont IranWire et RFE/RL (Radio free Europe/Radio Liberty). Très actif sur les réseaux sociaux, il explique vivre depuis cinq ans et demi « dans l'ombre de la peur »,  mais que les menaces du régime iranien se sont récemment aggravées : « Aujourd’hui, ils menacent de me trouver et de me tuer » écrit encore le journaliste qui reconnait avoir « de plus en plus peur » de quitter sa maison .


Ces menaces sont d’autant plus prises au sérieux que de récents cas d’enlèvement et d’assassinat dans la communauté des iraniens exilés confirment qu’elles peuvent être mises à exécution.


Enlevé ou assassiné par des agents iraniens


Le directeur du site d’information Gilan noo, Arash Shoa-e Shargh, exilé après avoir été condamné en Iran pour publication de “fausses informations ” et “publication sans autorisation”, a ainsi été enlevé le 5 février 2018 devant son domicile de la ville de Van (Est de la Turquie). Il ne réapparaîtra que 25 jours plus tard dans une prison iranienne. 

« Il a été arrêté devant chez lui par les hommes armés qui se sont présentés comme étant de la police », explique l’un de ses proches à RSF. Menotté, les yeux bandés, il est emmené dans un parking souterrain « où il y avait trois cellules ». C’est là qu’il sera retenu pendant plus de trois semaines. Un agent parlant persan lui explique qu’il est menacé d’enlèvement par les Iraniens et que la police turque a décidé de le protéger. En même temps, il est régulièrement interrogé sur ses activités journalistiques et sa famille en Iran. Jusqu’au jour, où on lui explique qu’il est en danger, et que « soit il collabore et il sera alors transféré à Ankara, soit il sera renvoyé en Iran ». Shoa-e Shargh refuse le chantage. Le soir même, il est remis aux gardiens de la révolution dans la ville de Tabriz. Le mode opératoire montre que ses ravisseurs étaient Iraniens.


Les journalistes iraniens exilés en Turquie se souviennent aussi d’une autre affaire : celle de  l’ancien collaborateur des gardiens de la révolution et directeur du site d’information La boîte noire, Masoud Molavi Vardanjani, qui a été abattu dans une rue d'Istanbul le 14 novembre 2019, un an après son arrivé en Turquie. Cette personnalité controversée avait publié des informations sur la corruption des Gardiens de la révolution et des proche du guide suprême Ali Khamenei, notamment sur son fils Mojtaba.  Selon Reuters qui a eu accès à un rapport « deux officiers du renseignement du consulat iranien en Turquie ont commandité le meurtre ».


Une nouvelle menace : le coronavirus


La peur et l’angoisse déjà présentes ont redoublé depuis le début de l’épidémie de Covid-19. Exilé en Turquie avec sa femme et son fils depuis mars 2018, Alireza Roshan, poète, écrivain et journaliste pour le site d’information Majzoban nor, explique que la crise sanitaire a rendu son avenir encore plus incertain, d’autant que “les services d’immigration ont arrêté toutes les démarches et que le HCR est impuissant”.  


Sans compter que la situation de certains exilés avait commencé à se dégrader avant l’épidémie : arrivée en Turquie en 2014, un journaliste qui souhaite garder l’anonymat explique que sa demande d’installation aux Etats-Unis, après avoir été initialement acceptée, a été suspendue en 2017, en même temps que le programme d’accueil des réfugiés, sur décision de l'administration Trump. Depuis, son dossier n’est plus pris en charge par aucun service. Les seules certitudes qui lui restent aujourd’hui sont particulièrement sombres : s’il ne peut plus bénéficier de certaines aides accordées aux demandeurs d’asiles, les menaces que lui adresse le régime iranien sur les réseaux sociaux, et celles de potentiellement contracter le coronavirus restent, elles, bien réelles.


L’Iran se situe à la 173e et la Turquie occupe la 154e place sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse 2020 de RSF