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31 mai 2018 - Mis à jour le 7 juin 2018

Inde : les reporters cachemiris pris en étau entre forces de sécurité et manifestants

La jeune photojournaliste Masarat Zehra (gauche) a été accusée d’être une indic au service de l’armée indienne pour avoir couvert un échange de tirs. Le reporter Ahmer Khan (droite) a pour sa part été traité à l’hôpital après avoir essuyé des tirs de plombs de la police (photos : Masrat Zahra - Adnan Bhat).
En plus d’être la cible de la répression des manifestations par les forces de l’ordre, les journalistes sont désormais attaqués par certains militants séparatistes. Reporters sans frontières (RSF) appelle au respect de leur travail.

C’est un schéma tristement habituel pour les journalistes de la vallée du Cachemire, en Inde du nord-ouest. Depuis l’intensification du conflit qui frappe cette région, en 2016, ils sont régulièrement pris à partie par les forces de sécurité. Ce fut à nouveau le cas la semaine dernière à Nowhatta, en périphérie de Srinagar, alors que plusieurs reporters entendaient couvrir le sermon de la prière du vendredi en ce mois de Ramadan. Assiégeant la mosquée, la police a délibérément visé les journalistes. L’un d’entre eux, le photographe Ahmer Khan, touché par des tirs de plomb, a témoigné de la grande brutalité de l’intervention.


Mais la violence à l’encontre des journalistes cachemiris provient désormais aussi du camp des manifestants qui protestent contre la présence des forces de sécurité indiennes. Le 5 mai, trois photojournalistes ont été les victimes collatérales d’affrontements entre militants et forces de l’ordre à Srinagar. Omar Asif, du Kashmir News Service, a reçu une pierre à la tête. Javed Dar, de l’agence chinoise Xinhua, a été blessé par un jet de brique. Farooq Javed Khan, d’EPA, a pour sa part été traité à l’hôpital pour une blessure à la main.


Deux semaines plus tard, la photoreporter de 24 ans Masarat Zehra a fait l’objet d’une violence plus insidieuse. Après la publication d’un cliché la montrant en train de couvrir des échanges de tirs, une campagne de haine s’est déclenchée sur les réseaux sociaux, des militants l’accusant d’être une “mukhbir”, à savoir une indic au service de l’armée indienne, avec force commentaires misogynes à son endroit.


“Les journalistes kashmiris fournissent un travail particulièrement difficile et, pourtant, absolument fondamental pour témoigner des événements qui frappent la vallée, rappelle Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. A ce titre, il convient que toutes les parties respectent leur travail, leur intégrité et leur sécurité. S’il est intolérable que les forces de sécurité les vise délibérément, il est tout aussi regrettable que des militants les menacent, voire les attaquent physiquement. Il convient de laisser les journalistes couvrir les événements avec impartialité ; c’est une condition indispensable à la résolution du conflit.”


Les pressions qui frappent les reporters au Cachemire et plus particulièrement ceux qui témoignent par l’image, sont légion. En septembre 2017, le photographe Kamran Yousuf a été arrêté et maintenu en détention pendant six mois. Libéré sous caution le 12 mars dernier, il reste accusé de “sédition, conspiration criminelle et tentative d’engager une guerre contre l’Inde”. Ce dernier chef d’accusation peut l’amener dans le couloir de la mort.


En décembre, le documentariste français Paul Comiti, en repérage dans la région, a lui aussi été interpellé et détenu par la police, avant d’être finalement relâché.


En chute de deux places dans le classement mondial de la liberté de la presse 2018 que RSF a récemment publié, l’Inde se situe désormais en 138e position sur 180 pays.