Actualités

15 juin 2005 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Huit ans de mandat de Mohammad Khatami : bilan et recommandations sur la liberté de la presse


Lors de ces huit années de mandat présidentiel, quatre journalistes ont été tués, un journaliste a disparu, plus de 150 titres professionnels ont été suspendus, plus de 200 journalistes ont été convoqués, interpellés et interrogés, et 52 d'entre eux ont été condamnés à des peines de prison allant de trois mois à 14 ans. "A deux jours du premier tour, nous attendons du futur président qu'il prenne une série d'engagements en faveur de la liberté de la presse", a déclaré Reporters sans frontières.

"A deux jours du premier tour de l'élection présidentielle, nous attendons du futur président de la République islamique d'Iran qu'il prenne une série d'engagements en faveur de la liberté de la presse et fasse ainsi évoluer son pays vers un Etat de droit, a déclaré Reporters sans frontières. En premier lieu, nous exigeons la libération sans conditions des huit journalistes et des trois webloggers toujours emprisonnés en Iran. La liberté d'expression ne sera pas garantie dans ce pays tant que l'incarcération de journalistes continuera d'être une pratique systématique."

"Lors de ces huit années de mandat présidentiel de Mohammad Khatami, quatre journalistes ont été tués, un journaliste a disparu, plus de 150 titres professionnels (hors presse estudiantine) ont été suspendus, plus de 200 journalistes ont été convoqués, interpellés et interrogés, et 52 d'entre eux ont été condamnés à des peines de prison allant de trois mois à 14 ans."

"C'est pourquoi le futur président doit entamer une réforme en profondeur du code de la presse, en particulier pour dépénaliser les délits de presse et garantir la liberté d'expression sans discrimination de langue, de religion ou d'opinion politique. Le texte actuel adopté par le cinquième Parlement au printemps 2000 est en effet particulièrement liberticide", a ajouté l'organisation.

"Nous exhortons également le futur président à amender l'article 24 de la Constitution qui, en stipulant que la presse est libre sauf quand elle enfreint la loi islamique, contredit clairement l'article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques des Nations unies, ratifié par l'Iran. L'article 24 stipule aussi que "les publications et les journaux sont libres d'exprimer toutes opinions sauf celles qui troublent les fondements de l'islam et la pudeur publique". Une telle formule, très vague, peut laisser place à toutes sortes d'interprétation et ainsi la moindre critique du régime peut être sanctionnée en vertu de ce texte. Reporters sans frontières réclame, de plus, la réouverture de la centaine de journaux suspendus et l'abandon du filtrage des sites d'information et des publications en ligne."

"Le futur président doit également s'engager à mettre fin à l'impunité qui règne actuellement dans les affaires de meurtres et de tortures de nombreux journalistes. Les responsables de la mort de trois journalistes iraniens et de la photographe irano-canadienne Zahra Kazemi doivent être jugés et punis en conséquence de leurs actes."

"Enfin, l'organisation recommande la fin des interventions de la Haute Commission de sécurité qui, sous la responsabilité du président Khatami, fixe quotidiennement des limites à ne pas franchir aux rédactions des journaux."

La plus grande prison du Moyen-Orient pour les journalistes

Cinq journalistes sont toujours incarcérés. Akbar Ganji est détenu depuis le 22 avril 2000, notamment pour ses révélations sur les meurtres d'opposants et d'intellectuels fin 1998. En 2001, Siamak Pourzand, aujourd'hui âgé de 74 ans, a été emprisonné principalement pour "atteinte à la sécurité nationale" et "collaboration avec les médias étrangers et l'opposition en exil". Il est actuellement en permission pour raisons médicales. En 2002, Hossein Ghazian, notamment poursuivi pour "espionnage", et Abbas Abdi, accusé d'avoir reçu "de l'argent d'un institut de sondage américain" et "d'une ambassade étrangère", ont été écroués. En avril 2005, Yosef Azizi Banitrof a été arrêté après avoir donné des interviews à des médias nationaux et internationaux. De plus, en 2003, Hoda Saber, Reza Alijani et Taghi Rahmani ont été interpellés sous le prétexte d'avoir tenu des réunions secrètes estudiantines du mouvement de contestation. Relâchés le 14 juin 2005, ils sont en attente de la confirmation de leur remise en liberté définitive.

En République islamique d'Iran, la presse représente plus que jamais un enjeu politique et social. Les espoirs suscités par l'élection du candidat modéré à la présidence, Mohammad Khatami, en août 1997, ont rapidement été déçus. Sa grande œuvre devait être la libéralisation de la presse. Mais l'appareil judiciaire et sécuritaire resté aux mains de ses adversaires conservateurs a accru la répression à l'encontre des médias, orchestrée par le Guide suprême de la République, l'ayatollah Ali Khamenei.

Pourtant, de 1997 à 2000, l'Iran a connu une relative liberté de ton et une multiplication des titres. Mais depuis la grande vague de répression du printemps 2000, "la presse joue à cache-cache avec le régime" selon une expression populaire, les titres interdits renaissant çà et là sous d'autres noms.

Aucun quotidien indépendant n'a survécu à ce harcèlement policier et judiciaire. Les rares magazines indépendants existants ont subi des pressions du pouvoir jusqu'à leur disparition totale, le dernier en date étant le mensuel Karnameh, suspendu le 7 avril 2005 par le ministre du Guide et de l'Orientation islamique pour avoir publié des nouvelles et des poèmes jugés "immoraux".

De nombreux sujets demeurent tabous en Iran : l'islam et les questions théologiques, les religieux, particulièrement l'ancien Guide suprême, l'ayatollah Ruhollah Khomeini, et son disciple Ali Khamenei, la Constitution, les relations avec les Etats-Unis, le nucléaire, le sexe…

2000 : Printemps noir pour la presse

Le 17 avril 2000, le cinquième parlement iranien à majorité conservatrice a voté une loi liberticide qui étend les possibilités de poursuites judiciaires contre les journalistes et interdit à un journal fermé de reparaître sous un autre nom. Une centaine de titres réformateurs et indépendants ont été fermés. Le texte stipule que "les personnes condamnées par les tribunaux révolutionnaires pour "atteinte à la sécurité de l'Etat" ou encore ceux qui "répandent de la propagande hostile au régime islamique" ne sont, en aucune façon, autorisés à être employés dans une publication." Cela signifie qu'un journaliste qui a déjà été condamné ne pourra plus jamais exercer sa profession.

D'autres articles de la loi en vigueur interdisent "toute aide étrangère directe ou indirecte aux journaux". De plus, les journalistes ont l'interdiction de parler avec la presse étrangère au risque d'être accusés d'espionnage. Quand le sixième parlement réformateur a tenté d'amender ces lois, le Guide suprême, Ali Khamenei, l'en a empêché.

L'avènement d'Internet et l'incarcération des bloggers

La même année, le Haut Conseil de la révolution culturelle a décrété que toutes les sociétés privées fournissant l'accès à Internet devaient démanteler leurs installations ou transférer leur matériel vers le secteur public. Malgré son caractère illégal, dans la mesure où aucune loi n'a jamais été votée en ce sens, cette décision a été appliquée.

Le deuxième mandat de Mohammad Khatami, entamé en juin 2001, a vu l'avènement des nouvelles technologies en Iran et le combat pour la liberté d'expression s'est déplacé vers le Web. Une partie de la population, les jeunes en majorité, se sont tournés vers les journaux en ligne et les weblogs pour pallier le manque d'informations libres. En quelques années, le nombre de sites et de blogs en farsi s'est multiplié - il en existerait aujourd'hui plus de 40 000 - et c'est là que les débats politiques les plus intenses ont vu le jour. Les conservateurs iraniens ont rapidement compris la nécessité de censurer et de surveiller ce nouveau média.

Le président Khatami a quant à lui adopté une position ambiguë vis-à-vis d'Internet. Il a toujours affirmé qu'il était nécessaire de bloquer l'accès aux sites "immoraux" ou "ouvertement laïcs" et cautionné la politique de filtrage mise en place par le gouvernement. L'Iran se targue en effet d'avoir rendu inaccessible des centaines de milliers de sites, parmi lesquels des sites pornographiques, mais aussi tous les sites d'information indépendants en farsi.

Le Président n'a par ailleurs jamais défendu ouvertement la vingtaine de cyberjournalistes et bloggers emprisonnés depuis octobre 2004, alors même que plusieurs d'entre eux sont proches du parti réformateur. En revanche, certains de ses collaborateurs ont dénoncé ces arrestations et vraisemblablement eu une part active dans plusieurs libérations. Un journaliste en ligne, Mojtaba Lotfi, et deux bloggers, Mohamad Reza Nasab Abdolahi et Mojtaba Saminejad, sont toujours sous les verrous.

L'audiovisuel sous l'étroit contrôle de l'Etat

Pendant les deux mandats du président Khatami, l'audiovisuel est demeuré sous le contrôle de l'Islamic Republic of Iran Broadcasting (IRIB), la radio-télévision d'Etat, instrument de Khamenei et des conservateurs contre les réformateurs et le président Khatami. Les programmes diffusés par les radios et les télévisions, très implantées dans les foyers, continuent d'être étroitement surveillés. Les propos des candidats à la présidentielle, tant réformateurs que conservateurs, ont été censurés pendant la campagne.

Les paraboles qui permettent de capter les chaînes internationales, bien qu'interdites depuis avril 1994, n'ont cessé de proliférer et sont aujourd'hui estimées à plus d'un million. Elles sont régulièrement confisquées et la population risque des amendes. Ces mesures visent à empêcher l'accès aux chaînes étrangères, notamment celles de l'opposition iranienne basées aux Etats-Unis.

Il y a plus de 15 ans, Reporters sans frontières mettait en place le "parrainage" et appelait les médias internationaux à soutenir un journaliste emprisonné. Plus de 200 rédactions dans le monde soutiennent ainsi un confrère en demandant régulièrement sa libération aux autorités concernées et en médiatisant sa situation pour que son cas ne tombe pas dans l'oubli.

- Akbar Ganji est parrainé par Le Devoir et Nice-Matin.

- Reza Alijani est parrainé par Genève Home Information, Ottawa Citizen, 93.3 (Radio Québec), "La presse dans tous ses états" (CIBL), Mozaik Media, El periodico de Catalunya, Aldaketa Hamasei-Cambio 16, La Voz del Occidente, REE et McGill Daily.