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19 juin 2020 - Mis à jour le 22 juin 2020

Hong Kong : comment la loi de sécurité nationale pourrait être utilisée contre les journalistes

PHOTO: PHILIP FONG / AFP
Reporters sans frontières (RSF) montre comment la future loi de sécurité nationale que Pékin compte imposer à Hong Kong pourrait servir de prétexte à la répression des journalistes, comme c’est le cas ailleurs en Chine.

La loi sur la sécurité nationale que compte imposer Pékin au mépris l’autonomie de Hong Kong pourrait entrer en vigueur durant l’été, en dépit d’un très large rejet populaire. Un sondage publié le 18 juin par l’Association des journalistes de Hong Kong (HKJA) indique que 98% des journalistes y sont opposés, craignant que cette future réglementation ne soit utilisée à leur encontre, comme c’est déjà le cas ailleurs en Chine.


La décision, adoptée le 28 mai par l’Assemblée Nationale Populaire chinoise, vise à permettre la répression du « terrorisme », de la « sécession », de la « sédition » et de l’« interférence étrangère » dans la région de Hong Kong. Ces quatre crimes, pour lesquels aucune définition officielle n’a pour l’instant été donnée, sont en Chine passibles de la peine de mort et fréquemment instrumentalisés contre les journalistes.


« Cette réglementation donnera au régime chinois les moyens d’intervenir sur le territoire hongkongais avec une apparence de légalité pour harceler et punir les journalistes qui lui déplaisent, s’inquiète Cédric Alviani, directeur du bureau Asie de l’Est de Reporters sans frontières (RSF). La vaste majorité des 114 journalistes actuellement détenus en Chine ont été arrêtés ou condamnés sur la base de crimes liés à la sécurité nationale. »


Quatre crimes fourre-tout


1 - « Terrorisme » 

  • Définition habituelle : Le terrorisme désigne l’usage illégal de la force et de l’intimidation à des fins politiques, en particulier contre les civils. Le régime de Pékin considère que tout acte menaçant sa sécurité relève du terrorisme et fait souvent l'amalgame avec d’autres crimes proches tels que la « divulgation de secrets d‘État », la « trahison » et l’« atteinte à la sûreté de l‘État ».
  • Situation en Chine : Au moins sept journalistes sont actuellement détenus pour « divulgation de secrets d’État » dont l’éditeur suédois Gui Minhai, actionnaire principal de la librairie hongkongaise Causeway Bay, kidnappé en Thaïlande en 2015 et condamné en Chine à 10 ans de prison en 2019. 
  • Risque pour les journalistes à Hong Kong : Le régime chinois et l’exécutif hongkongais n’hésitant pas à qualifier le mouvement pro-démocratie de terrorisme, tout journaliste couvrant des manifestations risque d’être accusé de promouvoir ce crime. Avec la loi sur la sécurité nationale, les médias publiant des informations confidentielles sur l’exécutif hongkongais ou les cadres du régime chinois pourraient aussi être accusés de « divulgation de secrets d’État ».


2 - « Sécession » 

  • Définition habituelle : La sécession est le fait pour un groupe ou une région de se séparer volontairement d'un État pour constituer une nation indépendante ou pour rejoindre une autre nation. En Chine, le régime fait souvent l'amalgame avec le séparatisme (le fait de promouvoir ou d’oeuvrer pour la sécession) et considère que ce crime s’applique aussi aux individus et aux groupes faisant la promotion de cultures et des langues régionales comme l’ouïghour ou le tibétain
  • Situation en Chine : Dans la province autonome du Xinjiang, au moins 70 journalistes sont détenus pour des motifs liés au séparatisme dans le cadre de la répression contre la minorité ouïghour. Le journaliste et universitaire, Ilham Tohti, lauréat du Prix Václav Havel du Conseil de l’Europe et du Prix Sakharov du Parlement européen, a été condamné à la perpétuité pour séparatisme en 2014.
  • Risque pour les journalistes à Hong Kong : Avec la loi sur la sécurité nationale, tout journaliste écrivant à propos de l'identité hongkongaise ou la mouvance pro-indépendance risquerait d’être accusé de séparatisme. Cela aurait pu être le cas de Victor Mallet, rédacteur en chef pour l’Asie du Financial Times, expulsé de Hong Kong en 2018 après pour avoir modéré un débat du Club des correspondants étrangers donnant la parole à un militant indépendantiste.


3 - « Subversion »

  • Définition habituelle : La subversion désigne le fait de tenter de saper les institutions ou de renverser l'ordre établi. En Chine, ce crime est souvent amalgamé avec la « sédition » (le fait d’inciter la population à se rebeller contre l'autorité de l’État) ou qualifié à l'aide des vocables « attiser des querelles et provoquer des troubles » et « répandre de fausses rumeurs ».   
  • Situation en Chine : Au moins 24 journalistes sont détenus pour « subversion du pouvoir de l’État », « incitation à la subversion » et « attiser des querelles et provoquer des troubles ». En 2017, le commentateur politique Wu Gan, qui dénonçait la corruption des cadres du régime, a été condamné à huit ans de prison pour subversion. 
  • Risque pour les journalistes à Hong Kong : Avec la loi sur la sécurité nationale, les journalistes publiant des reportages sur les militants pro-indépendance, les journaux publiant des tribunes critiquant l'exécutif hongkongais ou le régime chinois, pourraient être condamnés pour « sédition ». Les médias publiant des enquêtes sur la corruption ou des pratiques illégales des dirigeants chinois pourraient aussi être accusés. Les réalisateurs de l’émission télévisée satirique Headliner, récemment déprogrammée du réseau public RTHK après s’être moqué des forces de l’ordre, auraient également pu être condamnés pour « sédition »


4 - « Interférence étrangère »

  • Définition habituelle : L’interférence étrangère est l’intervention visible ou cachée d’un État dans les affaires intérieures d'un autre État. Sur le continent, Pékin fait souvent l’amalgame avec les crimes d’« d’infiltration » (le fait pour un État de placer des agents lui permettant d’influencer le fonctionnement de son administration) ou d’« d’espionnage » (la collecte d’informations confidentielles au bénéfice d’un autre État. 
  • Situation en Chine : Selon la rhétorique du Parti communiste chinois, les journalistes étrangers sont des agents officieux de l’État duquel leur média est issu. Depuis le début de l’année, 16 journalistes travaillant pour de grands médias américains ont ainsi été expulsés par le régime en soi disant rétorsion à des activités du gouvernement américain. Un écrivain et journaliste australien, Yang Hengjun, est aussi détenu depuis janvier 2019 pour « espionnage »
  • Risque pour les journalistes à Hong Kong : Avec la loi sur la sécurité nationale, les correspondant(e)s ou employé(e)s de médias étrangers, ou leurs sources, peuvent à tout moment être accusé(e)s de servir des puissances étrangères et être soumis(es), comme en Chine, à des actes de surveillance et de harcèlement. En janvier 2020, la cheffe de l’exécutif Hongkongais Carrie Lam a elle-même insinué que certains médias étrangers seraient des relais des gouvernements occidentaux.


La région administrative spéciale chinoise de Hong Kong (HKSAR), autrefois un bastion de la liberté de presse, a chuté du 18e rang en 2002 au 80e cette année dans le Classement mondial de la liberté de la presse publié par RSF. La République populaire de Chine stagne pour sa part au 177e rang sur 180.