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20 novembre 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Exactions contre les journalistes en Somalie : impunité garantie


Reporters sans frontières condamne l'assassinat du journaliste Abdirisak Ali Abdi, alias « Silver », le 18 novembre à Galkayo, dans la région semi-autonome du Puntland. Ce meurtre qui n'a pas été revendiqué met une nouvelle fois en lumière l’impérieuse nécessité de briser le cycle de l’impunité en Somalie, l’un des pays les plus dangereux au monde pour les journalistes. Le 18 novembre au soir, deux hommes armés se sont introduits dans un restaurant de Galkayo où se trouvait Abdirisak Ali Abdi, et lui ont tiré dessus à plusieurs reprises. Le journaliste, transporté d’urgence à l’hôpital, a succombé à ses blessures peu de temps après. Abdirisak Ali Abdi était freelance pour plusieurs médias, dont Radio Daljir, basée au Puntland, et HornCable TV, basée au Somaliland. Il avait 25 ans. Il laisse derrière lui une femme et deux enfants. Son proche collaborateur, Ahmed Ali Kilwe, le directeur adjoint de Radio Galkayo a reçu le lendemain de l’assassinat des menaces téléphoniques lui disant qu’il serait le « prochain ». Il craint pour sa vie. « Nous sommes profondément choqués par l’assassinat d’Abdirisak Ali Abdi et très inquiets des menaces contre Ahmed Ali Kilwe, déclare Cléa Kahn-Sriber, responsable du bureau Afrique chez Reporters sans frontières. Ce crime n’a malheureusement rien d’un incident isolé : être journaliste en Somalie, c’est risquer quotidiennement d’être tué, agressé, menacé, ou jeté en prison. Cette violence devenue la norme nuit gravement à la liberté de l’information, en conduisant les journalistes à pratiquer l’autocensure sur des sujets comme les groupes rebelles, la corruption et les violations des droits de l’homme. Nous appelons les autorités du Puntland à mener une enquête pour retrouver les assassins d’Abdirisak Ali Abdi et les traduire en justice ». Un acte non isolé Cet assassinat s’inscrit dans un climat d’intimidations et de violence à l’encontre des journalistes en Somalie qui n’a fait que s’aggraver au cours des derniers mois. Le 9 novembre à Mogadiscio, Nure Mohammed Ali, journaliste freelance travaillant notamment pour Radio Kulmyie, a été grièvement blessé dans un attentat à la voiture piégée. Le 12 octobre, Abdirizak Jama Elmi, le directeur du bureau de Mogadiscio de la Somali Channel Television, basée à Londres, échappait de justesse à une tentative d’assassinat. En juin 2014, Yusuf Keynan, journaliste indépendant, a eu moins de chance : l’explosion d’une bombe attachée à sa voiture lui a coûté la vie. Au-delà de la variété des luttes politiques en Somalie, agitée par une multitude de querelles claniques et diverses revendications autonomistes, un même fil conducteur relie ces crimes : l’impunité. Sur les 43 assassinats de journalistes dénombrés depuis 2009, un seul a mené à une condamnation. Il s’agissait du journaliste Hassan Yusuf Absuge, dont l’assassin shebab a été sommairement exécuté par les autorités en août 2013, une sentence condamnée par RSF. Si les attaques physiques contre les journalistes sont souvent l’œuvre de groupes rebelles – la milice islamiste des Shebab figure parmi les Prédateurs de la liberté de la presse, d’autres crimes sont commis par le gouvernement. Les abus de pouvoir sont monnaie courante en Somalie, où les autorités font fi de leurs propres lois en ordonnant fermetures abusives de médias et arrestations arbitraires à répétition. Le 10 novembre 2014, le journaliste Abdirizak Omar Ahmed a été arrêté à son domicile par des agents de l’Agence nationale de renseignement et de sécurité (National Intelligence and Security Agency – NISA), avant d’être libéré trois jours plus tard. La NISA l’accusait d’avoir collaboré avec Al-Andalus, la radio des Shebab. Le 3 novembre, à Berbera au Somaliland, Mohamed Abdillahi, journaliste pour la chaîne privée Somali Channel TV, a été arrêté en plein reportage et détenu par la police plusieurs heures. La même semaine à Gabiley, une autre ville du Somaliland, Mukhtar Nuh Ibrahim de HornCable TV et Mohamed Hassan Sheikh Mohamud de SomSat TV ont passé plusieurs jours en prison pour avoir publié des images d’une manifestation que les autorités les accusaient d’avoir fomenté. Au début du mois de septembre, plusieurs radios ont été visées par des fermetures temporaires abusives et leur personnel arbitrairement interpellé pour avoir diffusé une déclaration du porte-parole des Shebab. Des griefs similaires d'atteinte à la sécurité nationale ont valu aux radios Shabelle et Sky FM, du groupe Shabelle Media Network, d’être fermées lors du raid violent de la police dans leurs locaux le 15 août. Sur les quatre employés de Shabelle Media Network alors incarcérés, Mohamed Bashir Hashi, éditeur de Radio Shabelle et Mohamud Mohamed Dahir, directeur de Sky FM, croupissent toujours en prison, sans avoir été condamnés. Leurs collègues libérés vivent aujourd’hui dans la peur. La Somalie figure en 176e position sur 180 pays dans le Classement de la liberté de la presse 2014 établi par Reporters sans frontières. (photo : Abdirisak Ali Abdi)