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5 septembre 2017 - Mis à jour le 13 septembre 2017

Egypte : quand les services de renseignement étendent leur contrôle sur les médias

(c) AFP
Reporters sans frontières (RSF) constate avec inquiétude la reprise en main de différents médias par des hommes d’affaires proches du pouvoir et des services de renseignements. L’emprise des autorités égyptiennes sur le paysage médiatique continue à prendre de l’ampleur et affecte même les médias proches du régime.

Fondée en 2008 par Sayed el Badawi, le président du Wafd, parti laïque proche du régime, la chaîne Al Hayat a discrètement changé de propriétaire, à la fin du mois d’août. Le nouvel acquéreur ne s’est toujours pas officiellement fait connaître, mais d’après plusieurs médias égyptiens, la prospère entreprise de sécurité égyptienne Falcon et son PDG, un ancien général des renseignements militaires, ex-responsable de la sécurité à l’Autorité gouvernementale de la radio et télévision égyptienne, se trouveraient désormais aux commandes de la chaîne.


Quelques semaines avant de changer de main, Al Hayat s’était soudainement vu réclamer d’énormes factures impayées par le gouvernement, ce qui avait contraint la chaîne à suspendre provisoirement la diffusion de ses programmes. Coïncidence ou conséquence: Al Hayat s’était retrouvée sous pression financière peu de temps après que des députés du Wafd ont exprimé au Parlement leur opposition au projet controversé de rétrocéder deux îles stratégiques à l’Arabie saoudite.


Des hommes du renseignement au plus près des médias


Al Hayat n’est visiblement pas la première chaîne de télévision privée à tomber dans le giron de personnalités proches des renseignements. En janvier dernier déjà, un général issu des renseignements militaires et ancien porte-parole de l’armée sous le général al-Sissi a pris la direction de la chaîne de télévision privée, Al Asema.


Autre précédent : le rachat, l’année dernière, de la populaire chaîne ONTV par le magnat de l’acier Ahmed Abou Hachima, réputé proche des services de renseignements militaires et du président Abdel Fattah al-Sissi. Jusqu’à son rachat, la chaîne, bien que proche du pouvoir, diffusait occasionnellement des propos critiques. Un mois après le rachat de la chaîne en mai 2016 par le puissant homme d’affaires, Liliane Daoud, une célèbre présentatrice britanno-libanaise de la chaîne, réputée pour son intégrité journalistique, a été expulsée d’Egypte.


Un empire médiatique aux ordres


Hormis ONTV, le magnat multi-millionnaire Ahmed Abou Hachima a participé en 2016 à une tentative de monopole du paysage audiovisuel égyptien dans une coalition de chaînes incluant son groupe, celui de DMC dont on parlera plus bas, et les chaînes CBC et Al Nahar. Ahmed Abou Hachima a également acquis en 2016 quatre journaux: Sout Al Omma, Ain, Dot Masr, Al Youm al Sabea.

C’est au sein de ce dernier titre que de la main du pouvoir s’est récemment fait sentir. Fin juillet, trente journalistes d’Al Youm Al Sabea ont été menacés par leur rédacteur en chef de vacances sans solde d’un an pour avoir ouvertement - lors de manifestations, dans des posts partagés sur les réseaux sociaux ou en appelant à signer des pétitions - fait part de leur opposition au projet de cession par l’Egypte des îles Tiran et Sanafir à l’Arabie Saoudite.


Trois des journalistes visés ont décidé de rendre l’affaire publique. Dans un post sur Facebook, l’un d’entre eux, Medhat Safwat Mahfouz a notamment expliqué que leur rédacteur en chef leur avait signifié que “le nouveau patron du journal était le président al-Sissi”, et que le journal ne pouvait se permettre de garder des plumes critiques.

Si les autres journalistes conservent pour l’instant leur poste, Medhat Safwat Mahfouz, Abdel-Rahman Maklad et Maher Abdel-Wahed ont été officiellement renvoyés. Le journaliste, Abdel-Rahman Maklad, a même écrit le 23 août une lettre au président Abdel Fattah al-Sissi pour se plaindre de son licenciement injustifié, et surtout pour demander son intervention afin qu’ils puissent retrouver leur travail. Joint par RSF au téléphone, le journaliste estime que son renvoi et celui de ses collègues peut avoir été décidé pour de multiples raisons, notamment un excès de zèle du rédacteur en chef, ou du propriétaire Ahmed Abou Hachima, ou encore des pressions directes des services de renseignements.


Un de leurs anciens collègues, Hani Salah el Deen, a, lui, été la cible d’un article anonyme publié dans Sout al Omma, un des quatre journaux du groupe du magnat proche des militaires et président. Accusé d'avoir incité ses confrères à la rébellion et à proférer des accusations contre le gouvernement pour le compte des Frères musulmans, il a été arrêté et placé en détention provisoire le 21 août 2017. Ce journaliste avait été condamné à la prison à vie en mai 2015 dans le procès de la salle des opérations de Rabaa avant d’être acquitté en appel, en mai dernier, après quatre ans de détention. A sa sortie de prison, il tentait de recouvrer ses droits auprès du journal, en vain.


DMC, une toute nouvelle chaîne très bien connectée


Au-delà de cette reprise en main d’un nombre croissant de médias par des hommes connus pour leurs liens avec le régime et ses services de renseignements, l’arrivée en 2016 dans le paysage audiovisuel égyptien du réseau télévisé DMC et de son bouquet de chaînes diversifiées (infos, divertissement, sport…) avait déjà permi au pouvoir d'accroître son influence médiatique. Qualifié de “voix des renseignements” par certains journalistes, le réseau DMC, lancé en grande pompe sur fond d’hymne patriotique et de chants coraniques, obtient des services de sécurité des autorisations de tournage là ou d’autres médias privés butent sur des refus. DMC est aussi connu pour diffuser des interviews présentées comme exclusives mais qui ne font que répéter la doxa sécuritaire anti-Frères musulmans du régime.



Le contrôle grandissant du régime sur les médias dit traditionnels s’accompagne parallèlement d’un blackout digital de plus en plus généralisé. A la date du 29 août, l’Association égyptienne pour la liberté de pensée et d’expression (AFTE) évaluait à 424 le nombre de sites bloqués en Egypte. Depuis la mi-août, le site internet de RSF est également inaccessible. L’Egypte figure aujourd’hui à la 161ème place sur 180 du Classement RSF 2017 de la liberté de la presse dans le monde.