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6 mai 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Chronique du harcèlement des médias en Turquie depuis janvier 2014


Reporters sans frontières reprend son fil d’actualité pour rendre compte des multiples pressions dont sont victimes les acteurs de l’information en Turquie. ---------- 06.05.2014 - 1er mai à Istanbul : au moins 12 journalistes blessés et un interpellé Reporters sans frontières réclame l'ouverture d'une enquête sur les violences policières qui ont encore une fois entaché les manifestations du 1er mai 2014 à Istanbul. Pas moins de douze journalistes ont été blessés au cours de la violente répression des rassemblements qui cherchaient à converger sur la célèbre place Taksim, interdite d’accès par une décision de justice. Violences policières chroniques Le reporter du site d’information www.sendika.org, Murat Bay, et le journaliste du quotidien soL, Emin Sentürk, ont été blessés par des tirs de balles en caoutchouc. Sedat Suna et Bülent Kiliç, respectivement photographes d’European Photo Agency et de l’AFP, ont été blessés à la jambe par des grenades lacrymogènes. Le photoreporter du quotidien Milliyet, Ozan Güzelce, a eu le poignet fracturé. Le reporter de l’agence ETHA Ali Haydar Dogan et le journaliste Fethullah Senocak ont été hospitalisés avec un bras cassé. Blessée à la tête, Elif Örnek (soL) a subi une dizaine de points de suture. Yusuf Ali Gümüslü (Mücadele Birligi), Hakan Gülseven (Yurt) et Metin Günes (Durus Haber) ont été respectivement blessés au bras, au visage et à la jambe. Quant au directeur de publication du site d’information Gerçek Gündem, Baris Yarkadas, il a été légèrement blessé alors qu’il était interviewé en direct par la chaîne Halk TV pour rendre compte des affrontements dans le quartier de Besiktas. L’ensemble des journalistes travaillant sur place ont été affectés par l’usage massif du gaz lacrymogène et des jets d’eau par les forces de l’ordre. Trois jours en garde à vue Deniz Zerin, éditeur du site d’information www.t24.com.tr, a été interpellé par la police dans le quartier de Fulya d’Istanbul, alors qu’il tentait de fuir les gaz lacrymogènes pour rejoindre son bureau vers la place Taksim. Il n’a été relâché que le 4 mai, comme la plupart des 171 suspects interpellés en marge des manifestations. “Une détention aussi longue est non seulement inhabituelle, mais aussi illégale”, a déclaré à Reporters sans frontières son avocat, Can Atalay. Selon ce dernier, les suspects qui refusent de répondre aux questions en garde à vue sont censés être immédiatement déférés devant un procureur. Seuls les journalistes munis de la “carte jaune” officielle, délivrée par les services du Premier ministre, ont été autorisés à pénétrer dans le périmètre délimité par la police d’Istanbul à proximité de la place Taksim. Leurs collègues dépourvus de cette carte de presse ont été systématiquement refoulés. ------- 17.01.2014 - Huit chaînes de télévision sanctionnées pour leur couverture du scandale de corruption Le Haut Conseil de l’audiovisuel (RTÜK) a adressé mi-janvier un avertissement à huit chaînes de télévision pour avoir “violé le principe de présomption d’innocence” dans leur couverture du scandale de corruption qui ébranle actuellement le gouvernement. Peu après les premières arrestations de suspects haut placés, le 17 décembre 2013, Samanyolu TV et Bugün TV, réputées proches de la communauté religieuse de Fethullah Gülen, ainsi que Kanal Türk, MTV, Cem TV, Sokak TV, Halk TV et Ulusal Kanal, avaient montré à l’écran des liasses d’argent en devises et des boîtes à chaussures censées avoir contenu des pots de vin. Autant d’éléments très largement évoqués dans l’ensemble de la presse turque. Les membres du RTÜK désignés par les partis d’opposition CHP, BDP et MHP se sont opposés en vain à cette décision, soulignant que la couverture de cette affaire relevait de l’intérêt général et que la diffusion d’éléments d’autres grands dossiers politico-judiciaires tels que le procès Ergenekon, n’avaient jamais été sanctionnés. La sanction a néanmoins été adoptée par la majorité acquise au parti au pouvoir AKP. -------- 14.01.2014 - Piétinement de l’affaire KCK Reporters sans frontières dénonce l’enlisement du procès des quarante-quatre journalistes accusés d’appartenir au comité des médias de l’Union des communautés du Kurdistan (KCK, liée à la guérilla kurde du PKK). La neuvième audience ouverte le 13 janvier 2014, censée durer une semaine, s’est close dès le lendemain. La 15e chambre de la cour d’assises spéciale chargée du terrorisme et du crime organisé a estimé que le climat était trop tendu pour permettre des débats sereins. La cour n’a satisfait à aucune requête de la défense, qui avait réclamé l’arrêt du contentieux puis la révocation du jury. Seule avancée, les magistrats ont ordonné la remise en liberté conditionnelle de la journaliste de Demokratik Modernite, Nahide Ermis. Les accusations contre elle n’ont cependant pas été levées. Dix-huit professionnels des médias, incarcérés dans cette affaire depuis le 20 décembre 2011, resteront en détention jusqu’à la prochaine audience fixée au 3 mars. ------- 10.01.2014 – Violences policières contre les journalistes : l’impunité nourrit la violence Alors que demeurent impunies les quelque 150 agressions de journalistes perpétrées en marge du mouvement de protestation “Occupy Gezi”, de nouvelles manifestations se soldent par des violences policières à l’encontre des professionnels des médias. Reporters sans frontières condamne fermement ces exactions et souligne à nouveau l’importance de traduire chacun de leurs responsables en justice. “Occupy Gezi” : Les agressions de journalistes par les forces de l’ordre toujours impunies Le 23 décembre 2013, le parquet d’Istanbul a annoncé l’abandon des poursuites judiciaires intentées pour “abus de pouvoir” par des victimes de violences policières contre le maire d’Istanbul Kadir Topbas, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, le vice-premier ministre Bülent Arinç et le ministre de l’Intérieur Muammer Güler. Le procureur de la République adjoint, A. Cengiz Haciosmanoglu, a invoqué la faible gravité des accusations et le manque de preuves. Parmi les douze plaignants figuraient trois acteurs de l’information : le journaliste du site Habervesaire Ahmet Sik, le reporter du quotidien de gauche BirGün Onur Erdem, et le chroniqueur du mensuel de gauche Express Ender Ergün. Le premier avait porté plainte pour un jet de grenade lacrymogène qui l’avait atteint à la tête le 12 juin 2013. Seul son casque lui avait épargné un nouveau traumatisme crânien, moins de deux semaines après qu’il eût été grièvement blessé dans des circonstances similaires. Onur Erdem avait souffert de l’usage abusif du gaz lacrymogène par les forces de l’ordre. Ender Ergün avait quant à lui été hospitalisé avec de graves blessures, causées par une balle en caoutchouc et des coups portés à l’arme blanche. La direction générale de la police a annoncé mi-septembre l’ouverture d’une enquête administrative à l’encontre de 132 membres des forces anti-émeutes et de 32 chefs de brigades. Cette enquête, qui semble regrouper l’ensemble des plaintes déposées par les journalistes et manifestants victimes de violences policières, reste pour l’heure en souffrance. Nouvelles manifestations, nouvelles violences policières Fin décembre 2013, les nouvelles manifestations antigouvernementales consécutives au vaste scandale de corruption qui ébranle actuellement le pays, se sont soldées par de nouvelles violences policières. Une douzaine d’acteurs de l’information ont été blessés par les forces de l’ordre alors qu’ils couvraient les événements. Le Syndicat des journalistes de Turquie (TGS), qui a également relevé la destruction de matériel professionnel, a réclamé l’ouverture d’une enquête judiciaire. Dans la nuit du 27 décembre dans le quartier de Beyoglu d’Istanbul, la correspondante du quotidien Radikal Elif Ince, le journaliste freelance Berna Sahin, le reporter de CNN International Mohammet Jamhoom, son cameraman ainsi qu’un reporter de CNN Türk ont été atteints par des balles en caoutchouc tirées par les forces de l’ordre. Le reporter de l’agence alternative ETHA, Isminaz Ergün, figure parmi les représentants des médias ciblés par les canons à eau des véhicules anti-émeutes. Sa collègue Yildiz Tar a été blessée en pleine rue. D’après la TGS, des policiers ont également assailli le photographe de Vice News UK Deniz Agah à coups de pieds, et le reporter freelance Savash Porgham à coups de matraques. Un autre a étranglé la reporter de la chaîne IMC Michelle Demishevich en la menaçant de mort. Le correspondant du quotidien Aydinlik, Yusuf Durdu Emre, et le chef du site d’information Seç Haber, Safak Inan, ont quant à eux été interpellés. Le 22 décembre, deux journalistes avaient déjà été blessés par les forces de l’ordre alors qu’ils couvraient une manifestation dans le quartier de Kadiköy d’Istanbul. Le reporter du quotidien de gauche BirGün, Elçin Yildiral, a été atteint au bras par une grenade lacrymogène. Sa collègue du périodique d’extrême-gauche Özgür Gelecek, Songül Araç, a été hospitalisée avec des coupures à l’œil après que ses lunettes ont été brisées par un tir de balle en caoutchouc. A Ankara, le 28 décembre, ce sont en revanche des manifestants qui ont pris à partie le reporter de l’agence semi-officielle Anatolie, Rauf Maltas. Pris pour un policier en civil bien qu’il se soit identifié comme journaliste, il a été battu à coups de bâtons. Son appareil photo et son téléphone portable ont été endommagés. (Photo: AFP / Bülent Kiliç)