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8 septembre 2010 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Affaire Oleg Bebenine : Suicide ou assassinat ?


Читать на русском: http://fr.rsf.org/belarus-delo-olega-bebenina-suicid-ili-08-09-2010,38312.html Le 3 septembre 2010, Oleg Bebenine, journaliste connu pour ses critiques du pouvoir en place, a été retrouvé pendu dans sa maison de campagne, près de Minsk (capitale). Il avait rendez-vous avec des amis le soir même, pour aller au cinéma. La police a conclu à un suicide, déclarant qu’il n’existait aucun élément pouvant en faire douter, mais les proches et les collègues du journaliste affirment, au contraire, que les circonstances de sa mort sont très étranges. Natalia Radzina, rédactrice en chef du site d’opposition Charter97, fondé par Oleg Bebenine, a déclaré à Reporters sans frontières : « Beaucoup d’éléments nous font douter qu’il s’agisse d’un suicide. Il était joyeux et fiable. Avant sa mort, il avait rejoint l’équipe de campagne d’Andreï Sannikau, candidat pour la prochaine élection présidentielle. Ses relations avec sa famille étaient merveilleuses. Il adorait son travail. Aucune lettre d’adieu n’a été retrouvée… » L’Association des journalistes bélarusses (BAJ), organisation partenaire de Reporters sans frontières et lauréat du prix Sakharov en 2004, a adressé des courriers au ministre de l’Intérieur et au procureur général, en réclamant une enquête objective et transparente. Reporters sans frontières a souhaité donner la parole à Andreï Bastunets, président de la BAJ, dans cette interview.

RSF : Les proches et collègues d’Oleg Bebenine contestent la thèse du suicide, invoquée par la police. Pensez-vous que les activités du journaliste, fondateur du site Internet d’informations Charter97, soient les causes de sa mort ? Ou le fait qu’Oleg Bebenine s’apprêtait à travailler dans l’équipe d’Andreï Sannikau, un probable opposant au président Alexandre Loukachenko lors de la prochaine élection présidentielle ? A. Bastunets : Effectivement, la version officielle, celle du suicide, nourrit les doutes et soulève de nombreuses questions qui, malheureusement, risquent de rester sans réponse. Le site d’informations Charter97 est un site d’opposition très influent. Oleg Bebenine et ses collaborateurs ont publié des critiques qui pouvaient irriter les autorités. En raison de leurs activités journalistiques, ils étaient fréquemment mis sous pression. Cependant, il est extrêmement difficile de donner aujourd’hui les raisons de la mort d’Oleg, qu’il s’agisse d’un suicide - et dans ce cas, c’est incompréhensible – ou d’un meurtre, en représailles de ses activités journalistiques ou peut-être de sa collaboration avec Andreï Sannikau. RSF : Quels sont les éléments qui viennent contredire la thèse du suicide ? A. Bastunets : Premièrement, tous ceux qui connaissaient Oleg Bebenine, collègues et proches, affirment que c’était un homme d’une nature très optimiste. Ils ont tous fait remarquer que c’était une personne très équilibrée, respirant la joie de vivre et en aucun cas dépressive. La thèse officielle du suicide est totalement en contradiction avec le caractère et la personnalité du journaliste. Deuxièmement, Oleg Bebenine n’avait aucune raison de vouloir mettre fin à ses jours. Tout se passait bien à son travail, qu’il aimait, et où il était apprécié et respecté. Aucun accroc non plus dans sa vie privée : tout allait pour le mieux avec sa femme et ses deux enfants, qu’il adorait. Il n’y a vraiment rien qui puisse indiquer qu’il aurait voulu se suicider. Enfin, Oleg Bebenine avait prévu des rendez-vous, le jour de sa mort et dans les jours suivants. Il avait de nombreux projets dans un avenir très proche et montrait beaucoup d’optimisme. Tous ces éléments font réellement douter de la version officielle, selon laquelle il se serait suicidé. RSF : Quelle a été la position des autorités face à la contestation, par l’opposition, de cette version officielle ? A. Bastunets : Il faut préciser que la version du suicide a été celle donnée par toutes les instances étatiques et par la police, alors que l’expertise n’est même pas terminée. Le comité d’investigation a déclaré que toutes les pistes seraient envisagées, mais on peut malheureusement redouter qu’à l’instar d’autres cas de journalistes morts ou disparus dans des circonstances suspectes, le décès d’Oleg Bebenine ne soit jamais réellement élucidé. RSF : Comment les médias locaux ont-ils réagi à cette affaire ? A. Bastunets : L’annonce de la mort d’Oleg a provoqué un véritable choc, un grand émoi. La profession n’arrive pas à se faire à l’idée qu’il est mort. C’était un grand journaliste. L’information a été diffusée partout. Même les médias progouvernementaux, qui habituellement ne réagissent pas lorsqu’il s’agit d’affaires criminelles contre des journalistes indépendants, ont annoncé la mort d’Oleg. Cependant, seuls les médias indépendants et d’opposition ont attiré l’attention sur la contestation de la version officielle du suicide. RSF : Pour conclure, quels sont vos commentaires personnels ? A. Bastunets : Je tiens à dire que si l’hypothèse selon laquelle il s’agit d’un assassinat pour effrayer les journalistes et la société est vraie, alors cela n’a absolument pas fonctionné. Cela n’a pas provoqué la peur, mais une profonde tristesse. Reporters sans frontières est profondément attristée par la mort tragique d’Oleg Bebenine et tient à exprimer tout son soutien moral à sa famille et à ses collègues. L’organisation appelle les autorités à mener une enquête objective, qui n’écarte pas la piste d’un assassinat en raison des activités professionnelles du journaliste, dont on peut honorer le professionnalisme, le courage et la détermination. Malgré un kidnapping en 1997 et une très grave agression en 1999, Oleg Bebenine a continué son combat pour un journalisme indépendant au Belarus.