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6 août 2015 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Affaire 1MDB : mandat d'arrêt contre la journaliste Clare Rewcastle-Brown


Reporters sans frontières (RSF) condamne l’émission d’un mandat d'arrêt contre Clare Rewcastle-Brown, rédactrice en chef de Sarawak Report et appelle les autorités malaisiennes à mettre fin à la censure des médias ayant couvert les allégations de détournements de fonds impliquant le Premier ministre Najib Razak.
Les médias malaisiens ayant relayé l’enquête ouverture par le procureur général Abdul Gani Patail sur la société publique 1Malaysia Development Berhad (1MDB) et sur les allégations de détournements de fonds impliquant le Premier ministre Najib Abdul Razak, se sont retrouvés dans le viseur des autorités. Le 20 juillet 2015, le site d’information en langue anglaise basé à Londres Sarawak Report a été bloqué par la Malaysian Communications and Multimedia Commission, l’organe malaisien de régulation des médias, pour sa couverture de l’enquête. Le 4 août 2015, un mandat d’arrêt a été lancé par les autorités malaisiennes à l’encontre de la fondatrice et rédactrice en chef de Sarawak Report Clare Rewcastle-Brown pour “activité portant atteinte à la démocratie”. L’hebdomadaire The Edge Weekly et le quotidien The Edge Financial Daily, qui avaient relayé l’avancée des investigations menées par le procureur général, ont quant à eux vu leurs publications suspendues dès le 27 juillet pour trois mois sur décision du ministère de l’Intérieur, qui qualifie leurs articles de menaces pour “l'ordre public” et les “intérêts nationaux”. Les sites web des deux médias ont néanmoins été maintenus. “Nous appelons le ministère de l’Intérieur à mettre fin à toute poursuite judiciaire à l’encontre de la journaliste Clare Rewcastle-Brown et à lever la suspension des publications de The Edge ainsi que le blocage du site Sarawak Report, déclare Benjamin Ismaïl, responsable du bureau Asie-Pacifique de Reporters sans frontières. Il est inacceptable que le gouvernement harcèle des journalistes pour leurs enquêtes sur des affaires impliquant le Premier ministre ou tout autre officiel malaisien et censure les médias qui font leur travail en couvrant ce sujet d'intérêt public et d’ampleur nationale”. Actuellement au Royaume-Uni, la rédactrice en chef de Sarawak Report commente dans un communiqué le mandat d’arrêt lancé contre elle : “Cette action ne pourrait pas être plus contre-productive de la part d’un gouvernement qui cherche à rassurer le monde sur le fait que la Malaisie est une démocratie saineThe Edge et Sarawak Report ont régulièrement publié sur des faits de fraude, de négligence et de détournements de fonds présumés concernant la société 1MDB, qui mêle fonds publics et fonds privés venant des Émirats arabes, avec laquelle le Premier ministre Najib Razak a des liens étroits. Ce dernier est en effet accusé d’avoir détourné 700 millions de dollars de fonds publics, une somme qu’il aurait utilisée pour financer sa campagne en 2013. Face à ces accusations, Najib Razak a limogé le 29 juillet 2015 son vice-Premier ministre, Muhyiddin Yassin, le procureur général à l’origine de l’enquête Abdul Gani Patail ainsi que d’autres personnalités du gouvernement qui avaient réclamé des réponses concernant ce scandale. Le 1er août 2015, une dizaine de personnes ont été interpellées lors d’une manifestation réclamant le départ de Najib Razak. En bloquant l’accès au site de Sarawak Report, le Premier ministre revient sur la promesse faite en 2011 de ne jamais censurer Internet. Le 2 août, son nouveau vice-Premier ministre Ahmad Zahid Hamidi a confirmé ce mépris total des libertés d’expression et d’information en déclarant lors d’une convention du parti au pouvoir United Malays National Organisation (UMNO) qu’il n’hésiterait pas à intenter des actions à l’encontre des médias et des journalistes qui “manipuleraient” l’information, et ce sans préavis. S’adressant à l’audience en anglais, il a averti que le prix à payer serait élevé. Alors que les menaces contre les médias s’intensifient, il devient de plus en plus difficile pour les journalistes d’investigation d’enquêter et de publier sur une affaire d’intérêt public. Le gouvernement poursuit sa répression des voix critiques, en invoquant notamment le Sedition Act. Brandie à de nombreuses reprises par le gouvernement malaisien depuis deux ans, cette loi répressive datant de 1948 lui a permis à de nombreuses reprises de lancer des procédures à l’encontre de journalistes et de blogueurs. Le caricaturiste Zunar, de son vrai nom Zulkiflee Anwar Alhaque, sera jugé le 9 septembre 2015 pour sédition suite à la publication de neuf de ses caricatures dénonçant la corruption du gouvernement de Najib Razak ainsi que le procès très médiatisé de l’opposant politique Anwar Ibrahim. Le directeur du groupe The Edge Ho Kay Tat avait quant à lui été arrêté le 31 mars 2015 et détenu en même temps que quatre responsables du Malaysian Insider (TMI) : le rédacteur en chef Lionel Morais, le responsable des informations en langue malaise Amin Shah Iskandar, le responsable “reportages et analyses” Zulkifli Sulong et le directeur Jahabar Sadiq. Quelques mois plus tôt, le 4 septembre 2014, la journaliste du site d’information Malaysiakini Susan Loone était arrêtée, et inculpée elle aussi en vertu de la loi sur la sédition de 1948. La Malaisie occupe la 147e place sur 180 pays du Classement mondial pour la liberté de la presse 2015 établi par Reporters sans frontières.