Rapports

1 juin 1999 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Silence, on réprime


La censure : un élément du pouvoir du président Ben Ali Depuis l'éviction du président Habib Bourguiba par Zine El-Abidine Ben Ali, le 7 novembre 1987, le pouvoir a cherché à prendre en main l'information, et y a réussi. Aujourd'hui, la liberté de la presse est inexistante en Tunisie. L'information est un élément fondamental de l'Etat-policier mis en place par M. Ben Ali : elle est gérée directement par une cellule au palais présidentiel et une Direction générale de l'Information, sous la tutelle des services du Premier ministre, qui a remplacé le secrétariat d'Etat à l'Information dissous en octobre 1997. Toutes les institutions susceptibles de constituer des contre-pouvoirs face au régime ont été méthodiquement placées sous tutelle : la magistrature, le Parlement, les associations, les syndicats, les partis politiques, l'Université, etc. Le verrouillage du système s'est fondé sur la peur et la corruption. Le pouvoir a agi à la fois par la répression directe, comme les injonctions, les saisies, la suppression des annonces publicitaires ou les arrestations de journalistes, mais aussi à travers des "récompenses", telles que les subventions des journaux, les budgets publicitaires importants, les projets sociaux réservés aux journalistes, les promotions, etc. A la fin de la présidence de Habib Bourguiba, dans les années 1977-1987, plusieurs titres (Le Phare, Al-Raï , Le Maghreb, etc.), jaloux de leur indépendance et de leur ton critique, ont témoigné de l'existence d'une relative liberté de la presse. Même si des tabous ont toujours prévalu, comme la présidence à vie de Bourguiba ou l'influence de la femme du Président, Ouassila Bourguiba, ces journaux ont développé, à travers tribunes libres et caricatures, une culture de l'impertinence chez les journalistes. Mais cette presse d'opinion n'a pas survécu aux pressions du nouveau Président. Ainsi, en décembre 1987, soit un mois après l'arrivée au pouvoir de Zine El-Abidine Ben Ali, l'hebdomadaire arabophone Al-Raï, né en 1977, disparaît : après qu'un numéro spécial, comprenant un article sur les capacités du nouveau pouvoir à tolérer la critique, a été bloqué à l'imprimerie, les pressions exercées sur son directeur ont finalement eu raison du journal. En 1988, Le Phare, hebdomadaire francophone satirique, fondé en 1979, est définitivement fermé après la parution de cinq numéros de sa nouvelle série. Le sixième numéro est saisi en raison d'un article sur les personnalités politiques en vue. En novembre, le journal avait dénoncé les pressions du pouvoir : "l'Etat proclame tout haut, pour se faire valoir, les libertés qu'il jugule tout bas pour asseoir son contrôle. Les limites informelles tracées par ce dosage de séduction et d'intimidation sont, en général, signifiées sans que trace matérielle ne demeure de la procédure de convocation directe ou de communication téléphonique destinées à la mise en garde contre la mention des partis politiques non reconnus, la gêne que tel pays encourrait ou l'inopportunité de tel article consacré à un dirigeant indésirable de l'opposition". En mars 1991, Le Maghreb, hebdomadaire en français et en arabe, est administrativement suspendu et son directeur, Omar S'habou, condamné à quatorze mois de prison pour "diffamation, publication de fausses nouvelles et offense à l'égard d'un membre du gouvernement". Ce journal avait refusé, depuis 1989, les pressions du pouvoir visant à infléchir sa position concernant les islamistes : le gouvernement avait, ainsi, exigé le changement de la couverture du numéro du 16 juin 1989, sur laquelle des membres du gouvernement avaient été mis sur le même plan que les leaders d'un parti d'opposition non reconnu. La presse contrôlée par le pouvoir a imposé un véritable "black-out" sur les informations provenant des cinq ou six associations, sur les six mille que compte le pays, qui tentent de préserver leur indépendance. Leurs communiqués ne sont presque jamais repris par les médias, sauf dans la presse de certains partis (voir infra). Ainsi, en 1993, l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) a voulu publier les actes d'un colloque international qui avait eu lieu à Tunis sur les violences commises à l'encontre des femmes. Alors que deux mille exemplaires avaient été imprimés, le ministère de l'Intérieur a refusé de délivrer l'autorisation du dépôt légal à l'imprimeur, sans fournir d'explication, ce qui a entraîné leur immobilisation, toujours actuelle. N'étant pas affiliée au pouvoir, l'ATFD souffre non seulement d'un ostracisme de la part de la presse, mais ses membres ont été la cible de campagnes injurieuses dans la presse à scandales, et notamment dans Al-Hadath. Mais la censure ne concerne pas seulement les questions politiques, et notamment la situation des droits de l'homme, elle vise également les sujets culturels. Depuis 1995, date de son éviction de son poste de directeur du Conservatoire de musique, le compositeur Mohamed Guerfi, célèbre dans le pays, est interdit de spectacle, sa musique exclue de l'antenne à la radiotélévision d'Etat. En juin-août 1998, l'artiste a publié des chroniques culturelles dans le quotidien El-Sabah. Cinq tribunes, qui fustigeaient la politique culturelle d'une administration toute-puissante, et notamment le gaspillage des fonds publics, ont valu à leur auteur d'être poursuivi par le ministère de la Culture pour "diffamation". Le 24 avril 1999, le compositeur est condamné à une amende de 200 dinars (1 000 francs). En appel, la peine a été ramenée à 50 dinars (250 francs). Pour contourner cette chape de plomb, la population a développé des "réflexes d'auto-information" : la moindre information officieuse est relayée par la rumeur, les articles de la presse étrangère, reçus par fax et photocopiés, circulent "sous le manteau", les télévisions étrangères, notamment satellitaires, connaissent une audience croissante. Dernier exemple en date : en mars 1999, un article sur la "responsabilité de l'intellectuel musulman" de Mohamed Talbi, grand islamologue et doyen de l'Université de Tunis, qui s'était opposé à une circulaire de 1996 obligeant les universitaires à soumettre au ministère le contenu des colloques, la liste de leurs participants et les textes des interventions est largement diffusé "de la main à la main", puis publié par le quotidien arabe de Londres El-Hayat. Un système d'information verrouillé La presse tunisienne se caractérise aujourd'hui par une uniformité de ton. L'opinion publique est totalement sevrée d'informations. Ainsi, aucun Tunisien n'est capable de donner une estimation du taux de chômage. Toute information susceptible de constituer une critique du régime est, de fait, interdite. Même dans des secteurs qui semblent éloignés des enjeux de pouvoir (environnement, patrimoine culturel, etc.), la censure sévit. Ainsi, en mars 1996, l'hebdomadaire El-Chourouk a publié un reportage, à première vue anodin, sur le métier de cireur de chaussures à Tunis. Accusé de "porter atteinte à l'image de son pays", l'article ayant été reproduit par des journaux marocains, l'auteur a été interrogé par la police et détenu durant une nuit. Avant leur publication, les articles politiquement sensibles sont préalablement adressés au ministère de l'Intérieur. Mais les journalistes devancent souvent les ordres et l'autocensure prévaut dans les rédactions. Tous les quotidiens, sans exception, publient, chaque jour en une, la photographie du président Ben Ali. Les titres des journaux ne se différencient guère les uns des autres. Quelques titres relevés dans l'édition du 18 juin 1999 de La Presse décrivent un pays idéal : "Un modèle de liberté en matière de pratique du culte", "Accroissement de la capacité de la flotte maritime nationale", "Le président du Conseil italien en visite en Tunisie : le degré de développement atteint par la Tunisie est digne d'admiration", "Coca-cola fou : la Tunisie n'est pas concernée", "Le président Khatami salue les succès obtenus par la Tunisie dans les divers domaines". L'éditorial du même numéro s'adonne aux louanges du président Ben Ali : "Les réformes engagées en Tunisie depuis le Changement (le 7 novembre 1987) se caractérisent par la vision globale et prospective. Mais elles se distinguent surtout par la dimension humaniste conférée au renouveau. (...) L'intérêt marqué par le président Ben Ali à l'instauration d'une culture des droits de l'homme et à sa diffusion consacre un choix de civilisation érigé en pratique quotidienne". Beaucoup d'interlocuteurs situent en 1991, lors de la guerre du Golfe, le moment où les pressions ont connu leur paroxysme. La censure s'est alors généralisée, des espaces blancs paraissant à la place des articles supprimés. Mais dès 1990, la lutte contre le courant islamiste, apparu à la fin des années 1970, devient le prétexte de l'instauration d'une censure draconienne. Ce discours anti-islamiste est un élément-clé de la propagande du régime Ben Ali, adressée à la fois aux démocrates tunisiens et aux gouvernements amis de la Tunisie, notamment la France. L'attitude à adopter face au "danger" islamiste a constitué une véritable ligne de fracture au sein du camp démocrate, qui a provoqué des déchirements dont le pouvoir a bénéficié. Le discours officiel s'est efforcé de présenter le président Ben Ali comme le seul "rempart" face au risque islamiste, manipulant à l'envi le repoussoir de la guerre civile en Algérie. Au nom de la lutte contre les islamistes, des défenseurs des droits de l'homme et des opposants tunisiens ont soutenu le régime et fermé les yeux sur les exactions commises. Ceux qui ont refusé cette diabolisation, qui a servi à justifier "l'éradication" des islamistes, ont été accusés d'être leurs alliés. Le débat s'en est trouvé complètement paralysé. Depuis 1991, les peines encourues vont de quinze à vingt ans d'emprisonnement pour "association menaçant l'ordre public". L'arsenal juridique visant expressément les islamistes s'est encore renforcé en 1995 avec une nouvelle loi draconienne sur le terrorisme : l'appartenance à la mouvance islamiste relève dorénavant non plus d'un tribunal correctionnel, mais pénal. A partir de 1991, les journalistes d'obédience islamiste ont été systématiquement réprimés. Aujourd'hui, deux d'entre eux sont toujours emprisonnés : Hamadi Jebali, directeur de l'hebdomadaire Al Fajr, organe officieux du mouvement islamiste Ennahda, a été condamné par la cour militaire de Tunis à seize ans de prison pour "agression dans l'intention de changer la nature de l'Etat" et "appartenance à une organisation illégale". Il venait de purger une peine d'un an de prison après avoir été condamné, le 31 janvier 1991, pour avoir publié un article qui critiquait le système des tribunaux militaires, instruments du pouvoir dans la répression contre les islamistes. Abdellah Zouari, également collaborateur d'Al Fajr, a été arrêté le 12 avril 1991, et condamné à onze ans de prison pour "appartenance à une organisation illégale". Les deux journalistes ont été jugés le 28 août 1992, en compagnie de 277 membres du mouvement Ennahda, pour "complot islamiste", où les standards internationaux en matière de procès équitables n'ont pas été respectés (accusations imprécises, tortures, détentions arbitraires, accès limités aux avocats, etc.). Depuis leur condamnation, Hamadi Jebali et Abdellah Zouari sont emprisonnés dans des conditions difficiles : cellules surpeuplées, difficultés à se procurer des médicaments, obstacles pour les visites des familles, pressions sur les avocats. Une presse monolithique De prime abord, la presse en Tunisie semble diversifiée : médias officiels, presse privée et organes de partis se côtoient. Mais, la réalité est loin de refléter un pluralisme effectif : qu'elle soit privée ou gouvernementale, la presse est soumise aux mêmes règles. Les médias sont sous influence et multiplient les articles laudatifs à l'égard de la personne du Président et de la politique du gouvernement. Seule l'information diffusée par le palais est publiable. L'Agence Tunis Afrique Presse (TAP) est la source d'information principale, parfois unique, des médias du pays. Elle se contente de relayer l'information (au mot près !) en provenance de la cellule présidentielle, qui avalise les dépêches. La plupart des informations diffusées concernent les activités officielles du président de la République et de son gouvernement. Les communiqués des ministères sont repris tels quels sans aucun traitement informatif, ni aucun recoupement avec une source indépendante. En février 1994, deux journalistes sont mis à pied pendant trois jours, pour avoir diffusé par erreur deux dépêches d'agences étrangères relatives à la candidature de Moncef Marzouki à la présidence de la République. Les journalistes la qualifient de simple "boîte à lettres" des ministères. Certains correspondants de la TAP auprès du gouvernement sont en réalité rétribués par la présidence au titre d'attachés de presse. Lors des dernières élections municipales de mai 1995, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, parti du président Ben Ali) a été le seul parti à bénéficier de la diffusion par l'agence de l'intégralité de son programme électoral. De même, l'Etablissement de la Radiodiffusion Télévision tunisienne (ERTT) ne diffuse que des informations favorables à la politique gouvernementale. En 1987, la télévision a connu une courte période de libéralisation : des journaux télévisés, des émissions socioculturelles, des débats, mettant en présence les tenants d'opinions différentes, ont été diffusés. Mais ce pluralisme a été réduit à néant, après le limogeage du directeur général de l'ERTT, à la suite de la diffusion d'une émission sur les douanes. Depuis, les tendances politiques, autres que celles défendues par le pouvoir, même les partis légaux, sont exclues de la télévision publique. Les membres du gouvernement et du RCD bénéficient d'une couverture prépondérante. La diffusion des chaînes de télévision française, France 2, depuis 1989, et italienne, Rai Uno, depuis 1960, est également soumise au contrôle des autorités tunisiennes : ainsi le journal de 20 heures de France 2, susceptible de diffuser des sujets sensibles pour le pouvoir, est remplacé en permanence par Canal 21, un programme en arabe pour la jeunesse. Cependant, le journal de la Nuit de France 2 est diffusé dans la soirée. A plusieurs reprises, la diffusion de la Rai Uno a été interrompue pendant quelques mois, suite à des critiques émises à l'encontre de la politique tunisienne. Les deux journaux gouvernementaux, La Presse en français et El-Sahafa en arabe, et les deux organes du RCD, Le Renouveau en français et Houria en arabe, véhiculent un discours officiel figé dont le manque d'intérêt explique la désaffection du lectorat, qui contredit les déclarations fantaisistes sur leurs tirages : officiellement de 20 000 exemplaires chacun, mais ils seraient, selon des sources crédibles, de moins de 3 000 exemplaires. La presse privée, qui se distinguait par son indépendance de ton, a subi de plein fouet les assauts du pouvoir. Ceux qui ont refusé la mainmise du pouvoir ont disparu (voir supra avec les trois titres Le Phare, Al-Raï et Le Maghreb). C'est notamment à travers les imprimeries que les pressions se sont exercées (comme par exemple Le Maghreb). Al-Fajr s'est vu refuser d'être mis sous presse par l'imprimerie Dar Al-Anwar et celle de La Presse (SNIPE) a fait de même avec Al-Maouqif. Al-Badil a souffert du refus de l'imprimerie du syndicat, l'UGTT, qui l'imprimait jusque-là. Les autres, pour survivre, ont dû accepter la tutelle du pouvoir et l'uniformisation de leur contenu, comme par exemple l'hebdomadaire bilingue Réalités, qui fut un magazine de qualité (en août 1994, le rédacteur en chef est convoqué par le procureur de la République pour avoir publié un dossier sur le problème tabou de la virginité dans la société tunisienne). Une anecdote révèle la profondeur du malaise parmi les journalistes du magazine : lors d'un entretien avec des représentants de Reporters sans frontières, un journaliste, précédemment affable et chaleureux, devient nerveux et s'aperçoit soudainement qu'il a beaucoup de choses à faire quand on lui demande quelle est sa marge de liberté... Parallèlement à cette mise au pas, on a assisté au développement d'une presse à scandales, friande de sensationnalisme, de sujets "people" et de faits divers, plus ou moins véridiques, dont la fonction essentielle est "d'occuper le terrain médiatique et d'abêtir le public", pour reprendre les termes d'un observateur. L'un de ces titres, l'hebdomadaire en arabe El-Hadath, s'est distingué pour avoir mené de véritables campagnes de calomnies à l'encontre d'opposants au régime et de défenseurs des droits de l'homme. Avant la répression systématique qu'elle a subie, la presse liée aux partis politiques disposait d'une certaine marge de liberté. Au lendemain des élections de 1989, deux journaux de l'opposition non reconnue sont autorisés à paraître : Al-Fajr, porte-parole officieux du parti islamiste Ennahda, et Al-Badil, organe du Parti ouvrier communiste tunisien (POCT, extrême gauche). Mais quand ces deux partis ont subi la répression du régime, et leurs militants condamnés à de lourdes peines de prison ou contraints à entrer dans la clandestinité, ces deux journaux ont été interdits. Hamma Hammami, leader du POCT et directeur de Al-Badil, et son rédacteur en chef, Mohamed Kilani, ont été condamnés en 1992 à deux ans et demi de prison pour "propagation de fausses nouvelles". Depuis le 27 février 1998, Hamma Hammami est "en fuite" et dirige un journal clandestin Saut Acha'b. Aujourd'hui, les titres qui subsistent reflètent l'état de léthargie dans lequel le pouvoir maintient les six partis "légaux". Par manque de ressources et devant le peu de succès qu'ils rencontrent auprès du public, du fait d'un contenu éditorial peu "téméraire", la périodicité de ces journaux est aléatoire et leur tirage en baisse constante. Vu que le Rassemblement socialiste progressiste (RSP), dont il est l'organe, ne détient aucun siège à l'Assemblée nationale, Al-Maouqif ne reçoit pas la subvention publique octroyée à la presse des partis représentés au Parlement (50 000 dinars par an, soit 250 000 francs), ni les annonces publicitaires réparties par l'ATCE, l'agence tunisienne de communication extérieure (voir infra). Devenu semestriel, Al-Maouqif ne tire plus qu'à 3 000 exemplaires. Craignant en permanence d'être interdit, le RSP ne s'aventure jamais à y exprimer de vives critiques, même s'il reste le seul à publier des communiqués d'associations indépendantes du régime. El-Shaab, l'hebdomadaire en arabe de l'Union générale des travailleurs tunisiens, connaît des difficultés financières, dues notamment à la réduction de ses recettes publicitaires et à sa ligne éditoriale qui manque d'indépendance. Son tirage est passé de 135 000 exemplaires en 1978 à 3 000 en 1999. Le 31 mai 1998, le directeur et le rédacteur en chef d'El-Shaab ont été convoqués au ministère de l'Intérieur à propos d'un article sur les émeutes en Indonésie, dans lequel l'auteur affirmait que le développement économique n'était pas viable sans démocratie. suite du rapport