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10 juillet 2014 - Mis à jour le 31 mai 2016

La liberté de la presse suspendue pour cause de conflit

A l'occasion du troisième anniversaire de la création du Soudan du Sud, et alors que le pays est plongé dans une guerre civile depuis décembre 2013, Reporters sans frontières revient sur la situation de la liberté de l'information dans le plus jeune Etat du monde et sur les espoirs déçus qui en découlent.

C'est un bien triste troisième anniversaire pour le plus jeune Etat du monde qui a été célébré le 9 juillet 2014. Alors que le Soudan du Sud, malgré les obstacles, semblait incarner un nouvel espoir de stabilité et de démocratie dans la région, le pays est vite retombé dans les querelles divisionnistes qui minaient son territoire et ses populations avant son indépendance.

Depuis le 15 décembre, le jeune pays est plongé dans une guerre civile qui a fait des milliers de morts et plus d’un million de déplacés, selon le bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU.


Reporters sans frontières avait effectué une mission au Soudan du Sud en juillet 2012 dont le rapport faisait état de plusieurs difficultés à surmonter, notamment en terme de formation des journalistes ou de censure de la part des autorités. Mais cela semblait possible pour ce jeune Etat où les forces de sécurité et les journalistes se rencontraient régulièrement pour instaurer un dialogue salvateur et où une loi progressiste sur les médias était en passe d'être votée.

La violence extrême qui frappe le Soudan du Sud de l'intérieur, depuis maintenant six mois, a fait voler en éclat ces fragiles avancées.


Les journaux: première victimes de la crise

Avant même le déclenchement officiel des hostilités, le 15 décembre 2013, l'étau s'était resserré autour de la presse indépendante. Le 11 décembre 2013, les copies du journal indépendant en langue anglaise, The Citizen, étaient confisquées lors d'un « raid » des forces de sécurité après que son rédacteur en chef, Nhial Bol, a été détenu la veille. Le 7 décembre, c'est la version arabe du quotidien Almasier, qui était confisquée après avoir rapporté des propos prononcés à l'encontre du chef de l'Etat, Salva Kirr, au cours d'une conférence de presse organisée par des leaders du parti au pouvoir, le SPLM (Soudan People Liberation Movement) en désaccord avec la présidence. Le rédacteur en chef et le directeur général d’Almasier avaient à cette occasion été convoqués par les agents du Service national de sécurité (National Security Services, NSS). Ces deux journaux avaient déjà, par le passé, fait l'objet d’intimidations similaires de la part des autorités. La version anglaise d’Almasier est d'ailleurs interdite depuis 2011.



Hors de Juba, point de salut

Dans les zones tombées aux mains du "SPLA en opposition", le mouvement dissident mené par l'ancien vice-président Riek Machar, les violences contre les médias sont bien tangibles. Les journalistes de ces régions, forcés à l'exil ou dans des camps de déplacés ne peuvent plus travailler. Les équipements de nombreuses radios ont été systématiquement détruits. Dans certains cas, où elles ont été épargnées, elles ont été réquisitionnées et utilisées pour diffuser les messages des rebelles. A Bentiu, dans l'Etat de l'Unité, ces messages sont allés jusqu'aux appels à la haine. Sur les ondes de Radio Bentiu FM, on appelait au départ de certains groupes ethniques et aux viols de femmes de ce groupe. Le massacre qui s'en est suivi en avril 2014 a fait plusieurs centaines de morts, selon les Nations unies.

Même lorsque les journalistes travaillent, l'information ne sort pas. Certains journalistes ayant accès aux zones contrôlées par les rebelles, ont avoué préférer ne pas diffuser les interviews réalisées de peur de mettre en danger leurs témoins ou eux-mêmes.

Le conflit politique s'étant réparti le long de lignes ethniques, les journalistes Nuers de la tribu de Riek Machar sont systématiquement perçus comme étant pro-opposition, alors que les Dinka, ethnie du président Kiir, ne peuvent pas travailler en territoires tenus par les rebelles.



Un journalisme "patriotique"…

Partout dans le pays, les sujets tabous se sont progressivement multipliés.

Toujours partisans d'un journalisme "patriotique", les autorités du Soudan du Sud ont fait honneur à leur réputation.

En mars 2014, le ministre de l'Information Michael Makuei a exhorté les journalistes de Juba à ne pas interviewer des membres de l'opposition sous peine d'être arrêtés ou expulsés du pays pour "propagande hostile". Il a demandé aux journalistes d'avoir "une position neutre qui n'agite pas les populations contre le gouvernement".

Quelque temps plus tard, le président interdisait aux journalistes de traiter de sa vie privée, car cela "violerait la Constitution".

Plus récemment, les éditeurs de presse ont écrit au gouvernement pour demander des explications suite à plusieurs menaces verbales des agents des services de sécurité leur intimant de ne pas publier des articles sur les questions de gouvernance et de fédéralisme. Le gouvernement a nié qu'un tel ordre, existait, à travers une lettre du ministre de l'Information datée du 2 juillet dans laquelle il précise que "le gouvernement n'a jamais émis et n'émettra jamais des directives écrites ou verbales (…) visant à censurer le débat ou la publication d'articles sur le fédéralisme ou sur toute autre question d'intérêt public" .

Le porte-parole de la présidence, Ateny Wek Ateny, a lui aussi déclaré, le 2 juillet, que "le débat sur le fédéralisme ou tout système de gouvernance est inscrit dans l'article 24 de la Constitution qui garantit la liberté d'expression, donc nous ne pouvons pas limiter la liberté de parole de qui que ce soit".

… qui mène à la censure et à l'autocensure

Pourtant, le même jour, les 15 000 numéros du Juba Monitor étaient saisis, peu de temps après la publication d'un article sur le fédéralisme. Le 10 avril et le 18 mars c’est pour avoir donné la parole à un ancien ministre passé dans l'opposition et parlé de l'avancée des rebelles que le journal était saisi. Le 7 juillet 3000 exemplaires de The Citizen étaient confisqués. Un officiel aurait confirmé à Sudan Tribune que le raid répondait à des "préoccupations sécuritaires" et non à une tentative de museler les journalistes. Pour l'éditeur du journal, Nhial Bol Aken, ces saisies constituent un grave manque à gagner qui mettent en péril l'avenir économique du journal. Comme son voisin au nord, le Soudan du Sud se lancerait-il dans une logique d'étouffement économique de sa presse ? Plus tôt dans l'année, la chaine du groupe, Citizen TV s'était vu fortement suggérer de mettre les informations concernant le président plus en valeur, au début de son journal télévisé.

La rédactrice de Eye Radio, Beatrice Murail, a démissionné et quitté le pays après avoir autorisé la diffusion d'extraits d'une conférence de presse donnée par un ancien ministre pro-Machar. Ce même jour, trois journalistes ont été interpellés et interrogés pendant de longues heures par les forces du NSS. La radio continue d'émettre.

Selon Oliver Modi, président de l'Union des journalistes du Soudan du Sud (UJOSS), au moins cinq journalistes ont été arrêtés et interrogés à Juba et plus de dix autres dans d'autres parties du pays, depuis le début du conflit en décembre , une façon de garder les journalistes sous pression.

Ainsi, l'autocensure qui, selon les observateurs de la vie médiatiques et les journalistes, était déjà un problème au Soudan du Sud avant la crise, a aujourd'hui pris des proportions alarmantes.

" Les médias ne peuvent plus jouer leur rôle d'alerte, de chien de garde. Si un certain degré d'autocensure a toujours été présent, aujourd’hui, si vous voulez continuer à vivre et travailler à Juba comme journaliste, il faut éviter les questions controversées, c'est-à-dire tout ce qui a à avoir avec la sécurité," nous confie un observateur des médias.

Même les équipes de Radio Miraya, la radio onusienne, traditionnellement plus libres de ton, ont été menacées et temporairement évacuées. Certains reprochent aujourd'hui à la radio de ne plus diffuser que des informations consensuelles.

Des réformes législatives sur pause

Enfin, la loi sur les médias qui devait être votée en décembre 2013, a été reportée sine die, à la grande inquiétude des journalistes qui souhaitent, dès que possible, pouvoir s'émanciper de la tutelle du ministère de l'Information, sous laquelle ils sont maintenus par l'absence de texte législatif régissant le secteur. Cela donne régulièrement lieu à des dérives comme celle obligeant les journalistes à s’enregistrer auprès du ministre de l'Information pour pouvoir exercer.

Selon certains professionnels des médias, si le texte de loi n'est pas parfait, il respecte néanmoins les standards internationaux et garantit le respect de l'intérêt public, la création d'un organe de régulation supervisé par le Parlement ou l'implication de la société civile dans la nomination du directeur de l'audiovisuel public.



Venus en délégation le 20 juin au Parlement s'enquérir du statut d'examen du texte de loi, les hommes de presse se sont vu répondre " La loi sur les médias n'est pas une priorité, la sécurité et la paix sont la priorité".

Reporters sans frontières engage le gouvernement du Soudan du Sud à ne pas se fourvoyer dans la voie du tout sécuritaire au détriment du respect des libertés civiles. Cette Nation, qui s'est créée en réaction à l'arbitraire et aux violences dont sa population a souffert aux mains de son voisin soudanais, doit poursuivre ses efforts afin de garantir une presse libre et indépendant. Cela passe notamment par la ratification de la loi sur les médias et l'arrêt des confiscations et du harcèlement des journalistes.

De cette façon seulement, sera-t-il possible de ne pas hypothéquer le futur de ce jeune pays qui, depuis sa création, n'a cessé de baisser dans le Classement mondial 2014 de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières où il occupe la 119e place sur 180 pays.



(photo slideshow : Le président sud-soudanais, Salva Kiir.

Goran Tomasevic, Reuters)

(photo logo : Michael Makuei, ministre de l'information)