Indonésie : le journaliste Muhammad Asrul injustement condamné à trois mois de réclusion pour une enquête sur la corruption

Poursuivi par la justice depuis plus de deux ans, Muhammad Asrul a été traduit devant une cour pénale qui vient de prononcer sa condamnation, alors que l’affaire qui le vise devrait, selon le droit indonésien, être traitée devant une juridiction civile. Reporters sans frontières (RSF) exige le non-lieu et la libération immédiate du journaliste.

Trois mois de prison pour trois articles : c’est le prix que doit payer Muhammad Asrul pour son travail, après sa condamnation, le 23 novembre dernier, par un juge du tribunal de district de Palopo, dans la province de Sulawesi du Sud, au centre de l’archipel indonésien. Rédacteur pour le portail d’information Berita News, il a été reconnu coupable d’avoir enfreint la loi sur l'information et les transactions électroniques (dite “Loi ITE”, pour “Informasi dan Transaksi Elektronik”) - notamment pour diffamation criminelle, selon les termes de l’article 27.3 du texte.


Au coeur du litige : une enquête en trois volets publiée en mai 2019 par Muhammad Asrul,  qui révèle des cas de détournement de fonds publics par l'administration locale, dans le cadre de trois projets de construction d’infrastructures : réparation d’une centrale hydroélectrique, revitalisation de la zone industrielle de Palopo Pancasila, et construction de la rocade ouest de la ville.


Relaxe


Mis en cause dans ces articles, le fils du maire de Palopo, un certain Farid Kisam Judas, décide de traîner le journaliste devant la justice pénale le 17 décembre 2019, en portant plainte pour diffamation et incitation à la haine. Un peu plus d’un mois plus tard, le 29 janvier, Muhammad Asrul est formellement arrêté par la police, sans accès à un avocat. Il va rester 36 jours derrière les barreaux, avant d’obtenir une libération conditionnelle suite à l’intervention du “Dewan Pers”, le Conseil de la presse indonésien. Mais le Parquet, de son côté, poursuit l’instruction pénale.


“La condamnation de Muhammad Asrul à trois mois de prison va à l’encontre des principes de base de la liberté de la presse tels qu’ils sont proclamés dans les lois fondamentales de la République d’Indonésie, déclare le responsable du bureau Asie-pacifique de RSF, Daniel Bastard. Nous appelons le procureur de Palopo à abandonner sur-le-champ les charges indues qui pèsent contre le journaliste, afin qu’il soit relaxé en appel et libéré. Muhammad Asrul n’a rien à faire devant un juge pénal, puisque ce type de litige doit se traiter au civil, comme l’a du reste fait valoir le ‘Dewan Pers’.”


Instance civile bafouée


Ce Conseil de la presse, qui a condamné dans un communiqué la décision du tribunal de Palopo, est en effet compétent pour servir de médiateur dans les cas de diffamation présumée qui peuvent opposer un journaliste et une personne citée dans un article. Une compétence qui a pourtant été niée par le parquet de la ville, lequel considère que le portail Berita News n’était pas inscrit comme organe de presse au moment de la parution des articles de Muhammad Asrul - ce qui l’autoriserait à traiter cette affaire comme un délit.


La Loi ITE est régulièrement instrumentalisée par certains pouvoirs locaux en Indonésie pour harceler les journalistes qui enquêtent sur des sujets qui dérangent. En 2020, dans la province du Sud-Kalimantan, Diananta Putra Sumedi avait pour sa part écopé d’une peine de trois mois et demi de prison au motif de cette loi. Son seul crime était d’avoir enquêté sur des expropriations illégales en lien avec un géant de l’huile de palme et des complicités au sein de l'administration locale. Là aussi, comme RSF l’avait révélé, le rôle du Dewan Pers avait été bafoué par le parquet du district.


L’Indonésie occupe la 113e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2021.

Publié le 08.12.2021
Mise à jour le 08.12.2021