Analyses

Classement RSF 2021 : l’information sous pression continue en Afrique du Nord

Les pressions persistantes exercées à l’encontre des journalistes et des médias en Afrique du Nord maintiennent trois pays de la région (Algérie, Maroc et Libye) dans les zones rouge et noire de la carte de la liberté de la presse en 2021, c’est-à-dire où la situation est considérée comme difficile, voire très grave pour l’exercice de la profession - alors que les citoyens de la région n’ont de cesse, depuis les révolutions de 2011, de réclamer davantage de liberté de la presse et un accès plus libre à l’information.

Arrestations arbitraires, procès à répétition, détentions provisoires sans fin, procès régulièrement reportés… Le harcèlement judiciaire des journalistes est devenu une méthode de répression récurrente dans la région. En Algérie (146e), le cas du directeur du site d’information Casbah Tribune, Khaled Drareni, également correspondant de TV5 Monde et de RSF, a révélé au grand jour l’instrumentalisation de la justice. Sa couverture du mouvement de contestation populaire du Hirak lui a valu d’être condamné en appel à deux ans de prison pour “incitation à une manifestation non autorisée” et “atteinte à la sûreté de l’Etat”. Khaled Drareni sera finalement libéré après 11 mois de prison à la suite d’une mesure de grâce présidentielle, mais ses déboires judiciaires ne sont pas terminés : son dossier doit être rejugé à l’automne. 

 

Le cas de Khaled Drareni n’est pas isolé. Au moins trois autres journalistes algériens payent le prix fort pour avoir fait leur travail d’information. Le correspondant de la chaîne libanaise Al-Mayadeen, Sofiane Merakchi, a purgé huit mois en prison après avoir fourni les images d’une manifestation à plusieurs chaînes de télévision étrangères. Le rédacteur en chef du quotidien régional Le Provincial à Annaba, Mustafa Bendjama, a été interrogé plus de 20 fois en raison de ses articles sur les manifestations du Hirak et a fait l’objet de poursuites dans le cadre de trois affaires judiciaires différentes liées à ses publications sur Facebook. Le journaliste correspondant du groupe de médias privé Ennahar, Ali Djamel Toubal, a lui été condamné à 15 mois de prison ferme pour avoir notamment diffusé sur les réseaux sociaux des images montrant des policiers malmener des manifestants opposés au régime. Sa condamnation s’est faite sur la base d’une nouvelle loi, adoptée en mars 2020, qui permet de criminaliser la diffusion de fausses informations portant “atteinte à l’ordre public et à la sécurité de l'Etat”.

 



 

Au  Maroc (136e, -3) voisin, quatre journalistes, Maâti  Monjib, Omar Radi, Imad Stitou et Suleiman Raissouni, considérés comme des voix critiques du pouvoir, sont aussi dans le collimateur des autorités, dont certains depuis plusieurs années. Jugés pour des affaires de mœurs ou d’atteinte à la sécurité de l’Etat sans aucun lien avec leurs activités journalistiques, ils vivent au rythme des audiences systématiquement reportées et des rejets de demandes de libération provisoire. Omar Radi et Suleiman Raissouni, en détention préventive depuis huit et 11 mois dans l'attente de leur jugement, ont ainsi présenté pas moins de 10 demandes de libération provisoire, sans succès. 

 

Confrontés à une justice inique et de toute évidence aux ordres du pouvoir, ces journalistes en viennent à se mettre eux-mêmes en danger en recourant à la grève de la faim pour faire valoir leur droit à un procès équitable. Suleiman Raissouni et Omar Radi ont annoncé cesser de s’alimenter les 8 et 9 avril 2021. Le journaliste franco-marocain Maâti Monjib a quant lui été remis en liberté provisoire fin mars après 19 jours de grève de la faim et trois mois de détention préventive.



 

Un environnement de plus en plus hostile

 

Les journalistes et les médias de la région d’Afrique du Nord évoluent par ailleurs dans un environnement de plus en plus complexe, voire hostile. La Tunisie (73e, -1), pourtant plutôt bien positionnée ces dernières années par rapport à ses voisins, perd une place au Classement 2021, en raison notamment de la montée du discours de haine contre les médias alimentés par les parlementaires d'extrême droite. Depuis son élection en 2019,  le chef de la coalition islamiste et populiste Al Karama, Seifeddine Makhlouf, s’en prend régulièrement aux journalistes en les agressant verbalement dans l’enceinte même de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et sur les réseaux sociaux, en les traitant de “médias de la honte”, de “menteurs” ou encore de “canailles voulant détruire le pays et la révolution”.

 

En  Libye (165e, -1), c’est l’impunité persistante dont bénéficie les prédateurs de la liberté de l’information dans le pays depuis une dizaine d'années qui entrave le travail journalistique et maintient le pays dans les plus mauvaises places du Classement. Le conflit armé qui divise le pays a installé, pour les acteurs des médias, un état de violence et de peur qui les contraint à faire un choix douloureux entre l’autocensure ou la propagande pour l’un des régimes qui se disputent l’Est et l’Ouest du pays.

 



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