Analyses

Classement RSF 2018 : le Moyen-Orient déchiré par les conflits et les affrontements politiques

Les pays de la zone Moyen-Orient figurent une nouvelle fois en fin du Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF). Les conflits armés qui perdurent, les accusations récurrentes de terrorisme à l’encontre des journalistes et des médias indépendants, ainsi que la surveillance et la censure en ligne qui gagnent du terrain rendent le travail des journalistes extrêmement périlleux dans cette région.

Les conflits, qu’ils soient armés ou politiques, restent la principale menace pour les journalistes de la zone. Quand ils ne sont pas victimes de bombardements, de tirs de snipers, de mines oubliées ou de kidnapping, les journalistes sont accusés d’être des participants actifs aux crises diplomatiques qui secouent toujours la région.


Avec 13 journalistes tués en 2017 et plus de 40 journalistes et journalistes-citoyens actuellement détenus, kidnappés ou disparus, la Syrie, qui stagne (177e), reste l'un des pays les plus dangereux au monde pour la profession et se classe dernier du Moyen-Orient. Le pays se vide de ses journalistes et des régions entières sont devenues des trous noirs de l’information. Le Yémen (167e) est lui aussi enlisé dans une guerre civile et internationale. La situation sécuritaire pour les journalistes s’est fortement dégradée et la suspicion envers eux s’est généralisée. Ils sont considérés soit comme des propagandistes des Houthis, soit comme des soutiens au gouvernement internationalement reconnu, ou à ses alliés l’Arabie saoudite ou les Emirats arabes unis. Ils se retrouvent ainsi attaqués, arrêtés, détenus, voire tués par les différentes parties au conflit qui s’opposent depuis 2014.


En Irak (160e, -2), les journalistes connaissent à peu près le même sort, puisque pris en étau entre les factions rivales qui se livrent, au-delà du conflit ouvert, une véritable guerre de l'information. De nombreux médias ont été contraints de fermer, des reporters ont été violemment agressés. Certains d'entre eux affirment être visés par des hommes politiques et des groupes armés impliqués dans des affaires de corruption. Les journalistes du Kurdistan irakien sont aussi particulièrement touchés, en raison des tensions liées au référendum pour l’indépendance ou aux manifestations.


Cet été, l’Arabie saoudite (169e), les Emirats arabes unis (128e), le Bahreïn (166e) et l’Egypte (161e) ont décidé d’imposer un blocus diplomatique et économique au Qatar (125e). Parmi leurs demandes figurait celle de fermer la chaîne Al Jazeera, qu’ils accusent d’impartialité dans sa couverture des printemps arabes, nourrissant ainsi au fil des ans une grande hostilité de leur part. De leur côté, nombre de journalistes non qataris du Golfe ont subi des pressions, certains ayant été contraints de démissionner des chaînes qataries dans lesquelles ils travaillaient parfois depuis des dizaines d’années.


Accusations de terrorisme


Pour l’Egypte (161e), comme pour de nombreux autres Etats de la région, la lutte contre le terrorisme est devenue la carte maîtresse de l’arsenal répressif contre les journalistes. Tous les médias et journalistes indépendants peuvent être visés par ces accusations. Au moins 30 journalistes sont en prison pour des raisons liées à leur travail d’information. Les faits qu’on leur reproche sont souvent flous. Bien souvent, il s’agit d’accusations d’appartenance à un groupe terroriste ou de diffusion de fausses informations. Pour cela, certains sont maintenus en détention provisoire pendant deux ans. Le photojournaliste Shawkan est en prison depuis 2013 et est jugé lors d’un procès de masse avec plus de 700 accusés, pour lesquels le parquet a recquis la peine de mort.


En Arabie saoudite, le discours d'ouverture du prince héritier Mohammed ben Salmane ne s'est pas traduit, dans les faits, par une amélioration de la situation de la liberté de la presse. Des dizaines d’activistes, d’opposants et de journalistes ont été interpellés en 2017.


En Israël (87e), l’utilisation de la lutte antiterroriste pour brimer les journalistes est habituelle. En 2017 encore, des soupçons de collaboration avec des chaînes liées au Hamas ont suffi à l’armée israélienne pour fermer des agences ou arrêter des journalistes, comme Amir Abou Aram et Alaa Al Titi, maintenus deux mois en détention administrative fin 2017.


Le Bahreïn (166e) se sert également de ce prétexte pour maintenir en prison des journalistes qui ont révélé des informations que le pouvoir aurait préféré étouffer. C’est le cas du photographe Sayed Ahmed el-Mousawi qui purge une peine de dix ans de prison pour “distribution de cartes SIM” à des “personnes impliquées dans des actes terroristes” alors qu’il couvrait des manifestations d’opposition, ou bien encore du blogueur et défenseur des droits humains Nabeel Rajaab, condamné en février à cinq ans de prison pour des tweets écrits en 2015 qui dénonçaient l'intervention de la coalition arabe dans le conflit au Yémen et des cas de torture au Bahreïn.


Lois contre les cybercrimes


Dans cet environnement particulièrement hostile pour les journalistes, Internet restait jusqu’alors le seul espace de relative liberté d’information. Mais les pays de la région l'ont bien compris et se dotent tour à tour de lois contre les cybercrimes afin de museler les journaux en ligne et les journalistes-citoyens.


Aux Emirats arabes unis (128e), qui chutent de 9 places, elles ont permis en 2017 l’arrestation et le maintien en détention au secret du journaliste-citoyen Ahmed Mansoor, accusé d’avoir diffamé le pays sur les réseaux sociaux en publiant de “fausses informations, rumeurs et mensonges”. En Iran (165e), les journalistes-citoyens ont eux aussi de plus en plus de mal à échapper à la censure. Le régime craint la transmission et la diffusion d’informations libres et indépendantes, qu’elle considère comme des tentatives inadmissibles de “subversion”. Avec la mainmise du régime sur les médias traditionnels, les journalistes-citoyens, actifs sur les réseaux sociaux, sont au cœur du combat pour une information libre et un changement politique dans le pays. Mais tenter de mettre en échec la volonté du régime de maintenir un blackout sur l’information n’est pas sans risque. L’Iran reste l’une des plus grandes prisons du monde pour les journalistes et les journalistes-citoyens. Actuellement une vingtaine d’entre eux sont emprisonnés.


Certains pays censurent le web avant même que les lois ne soient promulguées. En Palestine (134e), le blocage par l’Autorité palestinienne de plusieurs sites d’information, en juin 2017, a ainsi précédé la promulgation de la loi contre les cybercrimes (en juillet). L’Egypte est en train de réfléchir au contenu d’une loi contre les crimes électroniques. Elle a pourtant déjà bloqué plus de 500 sites l’été dernier, parmi lesquels des dizaines de sites d’information et d’ONGs locales et internationales, dont celui de RSF.